Le temps d’une nuit, le réalisateur Sean Baker va exposer quelques heures de la vie de deux transsexuels à Los Angeles et va vous remettre les pendules à l’heure avec Tangerine. Sortie prévue pour le 30 décembre.

Les frères Duplass produisent le film entièrement tourné avec un iPhone 5S par Sean Baker.

Le film est une excellente surprise. Non seulement le sujet intrigue, mais la méthode de réalisation également. En tout cas, il permet de lever le voile sur un quartier de Los Angeles bien connu pour ses trafics de drogue et sa prostitution. Il banalise aussi un sujet tabou qui commence peu à peu à s’ouvrir. En vérité, tout est une question de timing. Après l’ovation autour de Laverne Cox et son rôle dans Orange Is The New Black, le succès critique et commercial de Transparent, le bruit autour de Kaitlyn Jenner, le moment était pertinent pour sortir un film sur la transidentité. Il me paraît difficile de parler d’une situation qui touche des personnes à un niveau plus personnel que d’autres, mais ce que je peux dire en tout cas, c’est que Tangerine va vous émouvoir quelle que soit votre position et qu’il amène un vent de fraîcheur dans cette conformité cinématographique qu’on connait…

©ARPSelection

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Tous comme les précédentes réalisations de Sean Baker connu pour son précédent Starlet sur l’industrie pornographique, Tangerine s’inspire de son quotidien et se veut complètement réaliste. Il vit à côté du Donut Time montré dans le film, lui-même et le co-scénariste sont cisgenres, et son regard se pose sans jugement sur un échantillon de la population coincé entre Santa Monica Boulevard et Highland avenue. Et comme le dit si bien le chauffeur de taxi du film, si t’es de ce côté du trottoir, c’est que tu cherches un genre de prostituées bien précis. L’emploi de l’iPhone donne une dimension encore plus authentique au long-métrage. Filmé à hauteur d’épaule, telle une caméra de documentaire, le public s’identifie à un personnage à part entière, et le style artisanal revêt un certain charme. En tout cas, il se fait remarquer par sa justesse et son énergie de film indépendant.

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C’est le réveillon de Noël, et Sin-Dee (Kitana Kiki Rodriguez) vient de sortir de prison et apprend de la bouche de sa meilleure amie Alexandra (Mya Taylor) que son copain l’a trompée avec une « morue » (fish en VO : qui désigne le terme pour les femmes non transgenres). Elle va alors parcourir une bonne partie de Los Angeles pour retrouver la coupable et lui dire ses 36 000 vérités. Alors oui, certains clichés vont être confirmés, mais c’est surtout une découverte de tout moment dans cette immersion totale dans la vie de ces deux jeunes prostituées et celle d’un chauffeur de taxi arménien (Karren Karagulian qui a joué dans tous les films de Sean Baker). Les deux actrices sont relativement novices dans le métier, sont amies dans la vie, et c’est avec un naturel déconcertant qu’elles partagent leurs scènes. Elles interprètent des personnages désabusés, vivant une vie qu’on n’envierait à personne mais pourtant elles le prennent avec un positivisme cynique. Plus précisément, on sent bien qu’elles savent de quoi elles parlent. Le film chamboule le spectateur, mais d’une manière qui fait prendre conscience de la réalité. Mélangeant humour et bien sûr un violent réalisme, Tangerine donne une voix forte à ces personnes qu’on aurait tendance à regarder avec pitié.

(P.S. : A un moment, Sin-Dee passe sur le walk of fame, et c’est bizarre de se dire qu’une rue peut être si différent de la suivante.)