Malaterra s’est achevée mardi dernier sur France 2. Partie avec le boulet « remake de Broadchurch » au pied, la série laissait entrevoir quelques motifs d’espoirs en pilote. Alors, sur la durée, foutage de gueule, tarte à la crème, ou coup de génie ?

ATTENTION, SPOILER SUR TOUTE LA SAISON DE MALATERRA. LA LECTURE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS

Nous vous avions laissé à Malaterra avec seulement quelques éléments : le corps de Nathan Viviani était retrouvé sur la plage de la ville, le gamin ayant été visiblement assassiné. Le capitaine Thomas Rotman et l’adjudant-chef Marchetti étaient mis sur l’affaire. Au fil de la saison, des masques sont tombés, des langues se sont déliées, des larmes ont coulé ; beaucoup de choses, en somme, mais clairement pas de la manière dont on l’espérait.

©France 2

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On vous avait dit qu’il y avait des motifs d’espoirs concernant Malaterra par rapport à Broadchurch. Malheureusement, tous ces espoirs ont été réduits à néant, tant la série a absolument tout fait pour se tirer des balles dans le pied. Dans un premier temps, visiblement, Jean-Xavier de Lestrade n’avait pas besoin de Chris Chibnall et de son équipe pour appliquer la technique du copier/coller intégral : la série a marché dans les pas mêmes de son prédécesseur, à quelques détails anecdotiques près, et cette fameuse identité dont Lestrade voulait parler n’a jamais percé. Les différences de pitch établies en premier lieu laissaient penser à un dénouement maîtrisé de façon autonome et indépendante. Il n’en fut rien : si Karine Marchetti n’a pas de mari, cette absence n’est jamais exploitée sur le personnage, et le visage de l’assassin est déplacé de façon indirecte sur son père Toussaint, et de manière directe sur sa mère/tante Rose. Concernant ces personnages, réduits au rang de seconds rôles avant la grande révélation finale, ils représentaient l’identité corse dans leur ensemble : non seulement Lestrade l’a écartée en faisant tomber Toussaint dans le coma, mais en plus il s’est permis une justification de crime douteuse en inventant une histoire d’inceste en Corse (il y aurait là un cliché que cela ne nous étonnerait pas). On ne sait si David Tennant a pu voir la série au-delà de son pilote ; mais en tout cas, la direction choisie a clairement été la même, de bout en bout, le cheminement a été scrupuleusement « suivi » pour arriver à un résultat qui peu ou prou reste le même que dans la série originale, et c’est à s’arracher les cheveux.

Car en effet, c’est Rose Olivesi, la mère, ou plutôt la tante, on ne sait pas vraiment, qui a tué Nathan Viviani. Celui-ci a eu le malheur d’entendre, dans un confessionnal (une idée pas mauvaise en soi), Toussaint révéler au prêtre que Karine Marchetti était le fruit d’un inceste entre son père et sa supposée soeur en fait sa mère, Annabelle (qu’on ne voit que 5min en première moitié de saison, puis dans le dernier épisode pour tout révéler). En gros, Toussaint semblant être le véritable coupable, et lui devant veiller sur les enfants quand sa mère fait son métier, on peut plutôt dire que Malaterra s’est contenté de déplacer l’identité paternelle de l’assassin d’une génération et de sexe en faisant des grands-parents les coupables. Plus encore, Malaterra en rajoute une couche, puisque Karine est veuve, que ses deux « parents » sont coupables et qu’elle doive affronter le problème de sa généalogie. Malaterra ne s’est donc pas contenter de copier, elle s’est en plus permis de grossir le trait, détruisant toute la subtilité. Cette affaire d’inceste, outre le fait que ce soit en Corse comme on l’a mentionné plus haut, est un problème dans le sens où elle verrouillait un peu plus l’identité du meurtrier sur les Olivesi/Marchetti : en effet, Nathan ayant donné rendez-vous à Lisandru en haut de la citadelle (c’est finalement Rose qui y est allé et l’a fait tomber du haut de l’édifice), et Lisandru ayant déclaré s’être battu avec Nathan un peu plus tôt, on peut supposer que Nathan aurait pu mourir de la main de Lisandru.

©France 2

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Quelque part, le problème du dénouement, qui était quand même la moindre des choses en termes de changements de trame, n’est même pas réglé, juste repeint. Et cerise sur le gâteau, la série nous prend un peu pour des idiots. En effet, à l’épisode 7, on a toute une histoire sur Suzanne Leroy qui raconte que son mari violent ramenait des femmes à la maison pour les violer, avant d’être attrapé par la police, non sans faire un gosse à Suzanne, qui s’avère être Timothée, qui donc métaphoriquement, au vu en plus du harcèlement que pratique Suzanne sur lui, est aussi le fruit d’un inceste et réplique par le déni. Et à l’épisode 8, on apprend que Rose a tué Nathan à cause d’une histoire d’inceste avec Toussaint qui a violé sa fille Annabelle, dont le fruit est cette fois Karine, qui réagit aussi par le déni. Au lieu de la jouer subtil, la série nous a tout dévoilé à l’épisode précédent : non seulement le fait que Timothée soit l’assassin n’avait rien de crédible (déjà dans Broadchurch on croit que c’est Nigel, fils caché de Liz Roper, avant de découvrir que c’est Joe Miller), mais en plus, l’actrice Catherine Heigl a tout dévoilé par sa manière de jouer qui clairement l’identifiait comme l’assassin et ruinait par cela tout ce que l’épisode avait établi comme semblant de tension sur Timothée. Quelque part, avec l’inutilité quasi-permanente d’Annabelle, qui part sans vouloir parler à Rose en début de saison, on aurait pu se douter que quelque chose n’allait pas… Enfin, la manière dont est révélée tout le mobile de Rose rompt tout le rythme qui s’efforçait tant bien que mal de soutenir la série, par un écran noir « 9 jours plus tôt », au lieu de continuer la mise en scène.

Bref : tout un copier-coller pour une situation alambiquée, et un semblant de cliché sur les Corses. La mise à l’écart de la figure paternelle, avec l’attaque que fait Toussaint, aurait pu figurer une parfaite manière d’embrayer sur un tout autre chemin que celui pris par la série originale. Mais en général, quand on copie un modèle initial, ca se voit, et surtout, c’est moins bien, moins surprenant, moins agréable, moins tout ; demandez à Gracepoint… Déjà, ne serait-ce que le fait que ca se passe en Corse, où le soleil est omniprésent, aurait pu donner un effet qu’avait pratiqué Christopher Nolan dans Insomnia, avec une ville où l’astre ne se couche jamais. Au lieu de cela, Jean-Xavier de Lestrade a choisi de mettre le paquet sur le problème cardiaque de Thomas Rotman (sérieusement, qu’est-ce que c’est que ce médecin bidon qui lui dit non, puis lui fait une ordonnance pour un produit qui pourrait le tuer ? Est-ce qu’il n’y a pas une loi contre ca, la non-assistance à personne en danger ?), nous en faisant des tonnes et des tonnes sur le fait qu’il ait du mal à respirer, qu’il se déplace difficilement, au milieu d’une ville et d’un commissariat où seule Marchetti (et le commandant, même s’il ne le contrôle pas vraiment) semble se soucier de son sort. C’est peut-être une chose que Malaterra a repeinte, en l’accentuant, et qui est symbolique de sa stratégie décisionnelle : elle a transformé Rotman en pacemaker sur pattes, alors que Rotman allait tout à fait bien, et était juste accro aux amphétamines, qu’il prend par 5 et allait donc forcément finir par y passer ; tandis qu’Alec Hardy lui avait ce « défaut » cardiaque en lui, qui pouvait se mélanger (et cela se voit pas mal en saison 2) avec l’incomplétude de sa précédente affaire qui le hante. Le problème, c’est que dans Malaterra, ca a tourné à vide : le spectre de Broadchurch a tout mis par terre, et surtout, l’affaire de Saint-Dié a très vite perdu de son intérêt… (surtout si c’est pour faire une saison 2, pas encore confirmée, qui copierait la saison 2 de Broadchurch).

©France 2

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Par ses choix jamais audacieux, beaucoup trop sages, et donc profondément frustrants (le sentiment de perte de temps face à des scènes absolument copiées jusqu’au moindre détail est énorme), Malaterra n’a été que déception sur la quasi-totalité de ses épisodes, et n’a jamais été en mesure de proposer quelque chose d’original par rapport à la série-mère. Indépendante, sans oeuvre initiale, Malaterra serait une série tout juste correcte. L’ennui, c’est qu’elle souffre nécessairement de la comparaison. Et le problème, quand on copie, mais qu’en plus on le fait moyennement et qu’on ajoute des choses à sa sauce, c’est que ca se voit, même quand c’est anecdotique. Déjà, sérieusement : Rotman écarte le médium, puis en sortant de l’hôpital, va voir celui-ci pour lui demander des infos… qu’il n’a pas puisqu’il ne lui apprend rien ? C’est totalement incongru et invraisemblable, d’autant que le médium n’aurait jamais dû exister tant il est énervant. C’est symbolique : Malaterra a eu le malheur d’accentuer les défauts de Broadchurch, ce qui est un comble pour un remake ! Ainsi, aux dix tonnes de musique mélo accompagnant chaque situation dramatique censées renforcer artificiellement un suspense dès lors plombé, se substitue une atmosphère (surtout dans le final) de théâtre sans âme, lourd et pénible à supporter tant c’est too much.

Mais l’un des écueils les plus agaçants est le fait qu’à chaque plan d’eux, ou presque, la famille Viviani pleure. Une fois ca va, deux fois, passe encore, mais dix fois, le réalisme dans la brisure intime que constitue la mort de leur enfant s’en voit détruit. Pis : Elizabeth n’a visiblement aucun problème avec le fait que son mari l’ait trompée et revienne sans souci dans le lit conjugal. Si la famille Latimer de Broadchurch n’était pas exempte de défauts, la manière de dévoiler leur sphère intimiste, notamment dans la relation avec la religion (ils font une thérapie de couple) était bien mieux amenée. La religion, en la personne du pasteur, est d’ailleurs drastiquement réduite au rang d’utilité dans Malaterra, loin de l’influence du pasteur Coates de Broadchurch. Outre le fait que Clément est un insupportable Mr Toutlemonde, il n’a aucun impact sur la communauté et reste désespérément anecdotique, tandis que son alter ego britannique apparaissait comme une figure alternative assez forte, elle aussi touchée par la rupture que constitue la mort de Danny, mais qui s’élevait comme une véritable figure de proue pour le village, n’hésitant pas à lancer de vrais sermons, et pas des plus tendres. La cerise sur le gâteau est la présence d’une espèce de happy end : le meurtrier est arrêté, la vérité est découverte, même pour Karine (et maman Annabelle vient lire un livre aux enfants), tout le monde est content et fait un feu, Toussaint rouvre les yeux (ils croient vraiment à une saison 2…), le spectre de Nathan vient sourire à sa maman, et Rotman fait un discours pathétique pour dire « Marchetti, vous êtes un produit d’un inceste, votre mère qui n’était pas votre mère a tué un gamin, mais maintenant, votre vie commence et on pourra pas vous l’enlever », ce qui apparaît tout de même assez déplacé. Malaterra, en ville ou en série, a décidément eu le chic pour les contradictions…

©France 2

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Un point, tout de même, à l’actif de la série est la représentation du journalisme, déjà agaçante dans Broadchurch, mais profondément énervante dans Malaterra. Julien, finalement, a son interview exclusive de Rotman, et refuse les avances de Sabrina (encore un nom cliché de femme, disons, pénible ?) pour la diffuser immédiatement plutôt que conformément à la parole donnée au capitaine de police. Et Rotman explique à celle-ci qu’elle n’a rien compris quand elle lui demande pourquoi elle n’a pas eu cette exclu ; comme pour mieux légitimer l’apprentissage et les manières de faire, plutôt que la sournoiserie. Un écueil que Broadchurch avait mis de son côté pour faire avancer l’enquête personnelle de Hardy en saison 2, mais le choix de Malaterra est tout aussi intéressant et intelligent. Mais cela ne reste qu’un point au milieu d’un océan, à l’image de la performance des acteurs : outre Simon Abkarian et Constance Dollé, bons sans être transcendants, les autres acteurs sont tous à mettre dans le même panier, entre Louise Monot qui surjoue, Nicolas Duvauchelle qui n’est jamais dans le bon ton, Michael Gregorio inutile, Guillaume Marquet idem… Même Béatrice Dalle, qui pourtant capitalise sur son manque de charisme pour renforcer l’antipathie de son personnage, est décevante.

Malaterra reste donc une frustration, autant que la question de remaker Broadchurch. A choisir, regardez la série-mère. Mais ne regardez pas Malaterra ensuite, ou vous serez déçus. A l’heure où les séries sont disponibles presque à la demande sur Internet, ce n’est pas avec ces séries sans grande originalité que France 2, et la France en particulier, va rattraper son retard sur ses camarades anglo-saxons et américains…