Doctor Who, c’est fini ! Ou presque : l’épisode de Noël arrive dans un peu plus de deux semaines. Mais la saison est officiellement terminée, et elle a été riche en événements marquants. Retour sur 12 épisodes qui pourraient faire date dans l’histoire de la série.

ATTENTION, SPOILERS SUR TOUTE LA SAISON ET SUR D’AUTRES DE DOCTOR WHO. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PÉRILS. 

Beaucoup de choses se sont passées depuis que dans le premier double-épisode de la saison 9 de Doctor Who, le Docteur et Clara, accompagnés de Missy, sont allés faire mumuse sur Skaro, au milieu de Daleks vengeurs menés par un Davros grabataire (mais encore bien conscient de ses actions). Cet épisode n’était que le prémisse d’une série d’aventures toutes aussi éprouvantes les plus que les autres, et c’est un euphémisme. Car on était loin de se douter, quand il apparaît dans le premier épisode, que le journal de confessions du Docteur serait à ce point important, se rappelant à nous au moment où l’on s’y attend le moins. Dans ce qui s’apparente à une bataille d’un enfant apeuré contre ses pires démons, le Docteur cache sa mélancolie et sa névrose derrière ce petit cercle doré (et des lunettes noires classes) : il est le fil rouge de cette saison.

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Cela se voit dans le premier et les deux derniers épisodes : le Docteur est face aux Principes, avec un P majuscule, ceux qui édictent les lois du temps, énonçant si un événement historique est figé au point de pouvoir être altéré ou pas, ceux qui ne lui ont, il y a 5 saisons de cela, pas permis de sauver Pompéi et ses habitants de la destruction. Un exemple peu anodin, puisque Peter Capaldi jouait dans cet épisode, et survit à la demande de Donna Noble. Il apparaît donc, en se confrontant (et même en brisant) ses principes, que le Docteur, qui a une véritable vision au moment de l’épisode 5 sur le choix de son visage, cherche à rendre la pareille à sa compagnonne en tentant par tous les moyens, dans le double-épisode final, de sauver sa Clara Oswald, n’hésitant pas à tout faire pour que son identité (et celle de la série) reste double, la sienne et celle de sa compagnonne, car c’est toujours comme cela que ca a fonctionné. Il se fiche des procédures, bousculant les règles, ses règles (il tue un général à la fin, et dit même « exterminate » dans le premier épisode) pour que, tant que son pauvre vieux corps le lui permet encore, lui le dieu aux milles visages (ou plutôt douze), celui qui quand enfin il revient tel Ulysse sur sa planète natale excommunie le Lord Président Rassilon, il puisse sauver les gens, sauver le monde, les mondes. « I am the Doctor, and I save people », dit-il : le Docteur est face à son propre rôle, celui qu’il s’est donné, qui justifie son nom de Docteur, et qui dans Doctor Who se justifie 98% du temps, avant qu’une casserole ne vienne s’ajouter à la liste. Dans cette saison 9, le Docteur sauve des gens, en la personne notamment de Ashildr, la rendant immortelle, ou même accepte de donner un peu d’énergie régénératrice pour qu’un Davros mourant puisse voir le soleil se lever ! Le résultat ? Chaotique, puisque c’est Ashildr qui lui joue un bien mauvais tour en l’envoyant dans son propre journal de confessions, où il doit rester coincé jusqu’à ce qu’il accepte de collaborer avec les Seigneurs du Temps, qui sont derrière cet enlèvement, tandis que Davros le piège en tentant de pomper son énergie pour donner une nouvelle vigueur aux Daleks. Jusqu’au bout de la saison, le Docteur sera confronté à la spontanéité que son patronyme cache, jusqu’à une fin nettement moins agréable…

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Steven Moffat a donc décidé d’axer énormément cette saison sur le personnage du Docteur et son être profond (n’est-ce pas le postulat sur lequel la saison finit quand on parle de lui, l’Alien à forme humaine, comme une part de l’Hybride qu’il forme avec sa compagnonne, tel le Doctor Donna ?), face à son entourage proche, ses ennemis proches, ses origines. Et quoi de plus normal lors de la saison anniversaire des 10 ans du retour de la série ? Cette saison 9 de Doctor Who est un spectacle total, et qui peut se targuer d’une originalité forte dans la forme, puisque les 8 premiers épisodes sont en fait 4 histoires, séparées en deux épisodes, faisant penser aux vieux standards de la série de 1963 qui prenaient plusieurs épisodes pour faire un seul arc, avant une « pause » le temps du très moyen et incompréhensible épisode Sleep No More (dans le sens où il n’apporte à rien à la saison), puis deux autres épisodes conclusifs. Le Docteur y retrouve ses meilleurs ennemis (les Daleks), opère un retour à 180°C en refaisant face aux Zygons, expérimente les limites de sa propre ligne temporelle en jouant avec la mort (face aux fantômes), et fait connaissance avec ce qui pourrait être sa nemesis, avec le même humour, mais la régénération mise à part, celle autoproclamée chargée de le surveiller (Ashildr/Me). Moffat a fait de lui, au travers de toutes ces aventures où lui et lui seul peut inverser la balance des événements (ce dont il se rend compte en décidant de faire ressusciter Ashildr), une rock star, dans tous les sens du terme : grattant de la guitare (mention spéciale au générique rock de l’épisode 4), lunettes noires remplaçant le fameux tournevis sonique, et cassant son image sacralisante pour en faire un vrai personnage à la fois badass et responsable, jusqu’à la limite de la morale. Le Docteur est celui qui a encore la main, écrivant ses confessions pour mieux les dépasser (ne serait-ce qu’en acceptant de se rendre à Skaro, où son meilleur ennemi Davros se meurt, ou tout simplement en mettant 4,5 milliards d’années pour sortir de son journal de confessions et ainsi arriver sur Gallifrey où tout de suite il est nommé Lord Président).

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Mais mieux encore, Moffat a poussé dans Doctor Who le vice jusqu’à le rendre parallèle avec l’évolution de sa compagnonne. Jamais Clara n’a paru si importante depuis son arrivée dans Doctor Who : objet de mystère en saison 7, compagnonne patentée en saison 8, Clara est devenue Icare en saison 9. Et comme le personnage grec, elle s’est brûlé les ailes : à trop vouloir jouer au Docteur numéro 2, un statut qu’elle avait commencé à avoir dans Flatline, en saison 8, Clara a gagné en confiance, renforçant la symbiose avec son meilleur ami, jusqu’à ce que la dure réalité des choses vienne lui rappeler les frontières entre humains et Seigneurs du Temps. Elle fait dès lors quelque peu penser à Donna Noble, qui sans être une Clara sans peur et sans reproche (on se souvient de Donna terrifiée avant d’assommer un Sontarien), était devenue un Docteur Donna, ce qui l’avait galvanisé, jusqu’à ce que le contrecoup lui vrille la cervelle au point de presque la tuer sans l’intervention du Docteur lui effaçant la mémoire. Ici, Clara a dépassé ce stade pour prendre carrément la place du Docteur, prendre une décision qu’elle juge pouvoir contrôler. Mais à l’instar du corbeau, symbole-arbitre de de la ligne jaune à ne pas franchir et qui tue par « contrat » (dont les termes, s’ils sont changés, sont irréversibles), Clara a fait un pas de trop sans que le Docteur ne puisse la ramener. Pour la dernière saison de Jenna Coleman, il fallait bien une apothéose : Moffat a su parfaitement la combiner avec tout le spectacle porté par le Docteur. On comprend mieux, ainsi, pourquoi il faut que l’un des deux y laisse ses souvenirs, afin de séparer un hybride qui ne pouvait devenir que trop dangereux.

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La mémoire est également une thématique importante. Outre le fait de se rappeler que du haut des tours de Gallifrey, 52 ans de Doctor Who nous contemplent, Moffat s’est inspiré de son prédécesseur Russell T Davies en reprenant la remémoration comme ce après quoi courent nos héros (Run, you clever boy, and remember…). Après tout, dans les deux derniers épisodes, le Docteur ne court-il pas après Clara pour éviter que son souvenir ne s’efface avec la mort, et pour ainsi continuer d’écrire toujours plus de souvenirs ? C’est là que Moffat reprend l’idée d’effacer la mémoire : Donna avait absorbé toute une culture Seigneur du Temps, sauvant l’univers ; c’est, peu ou prou, le cas également de Clara, et qui à la fin pilote un TARDIS et part faire ses propres aventures jusqu’à elle aussi devoir retrouver Gallifrey, où elle pourra retourner à une « mort normale », confirmant bien son nouveau statut. Les conséquences changent, puisque finalement, c’est bien Clara qui cause l’effacement de mémoire du Docteur, afin que là aussi l’univers, le temps puisse guérir, changeant même sa phrase fétiche en « Run, you clever boy, and be a Doctor ». Résurrection le temps de deux épisodes, TARDIS offert, compagnon avec : oui, clairement, Moffat chérissait Clara et lui a offert une sortie digne d’un Docteur, bien aidé par un Capaldi qui a montré toute la force de la relation père/fille qui l’unissait à Jenna Coleman, traversant, littéralement, l’Enfer avec elle pour tenter de la sauver.

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On pourrait reprocher là une chose que Steven Moffat a du mal à concevoir dans Doctor Who : la mort. Moffat est brillant dans son écriture, dans sa manière de lancer des arcs, de bousculer constamment la mythologie, de mettre tout le temps le Docteur à l’épreuve de ses limites. Mais pour conclure, c’est autre chose : si nous avons eu pour la première fois la mort d’une compagnonne à l’écran (depuis le retour de la série, sinon Adric, compagnon du 5e Docteur, décédait également il y a 31 ans), c’était pour mieux la ramener petit à petit, et lui offrir un départ où, si l’on sait que Clara doit mourir (elle vit sous la menace que son coeur batte à nouveau), la mort n’est clairement pas montrée (ou plutôt confirmée), à l’instar d’Amy et Rory, que l’on sait morts par l’inscription d’une pierre tombale, mais non montrée (et Amy reste métaphoriquement en vie via la page d’un livre). Un caméo de Jenna Coleman dans l’épisode suivant eût été suffisant ; heureusement Moffat compense par son talent de scénariste, mettant cela sur le dos de la relation avec le Seigneur du Temps, reprenant à sa propre série Sherlock l’idée du « mind palace » où Clara est son interlocuteur imaginaire, et se servant de sa mort pour faire « exploser » le personnage du Docteur. Le subterfuge était gros, il s’est transformé en excellente idée : Moffat reste maître dans l’art du twist. La question, c’est : pour combien de temps encore Steven Moffat va-t-il tenir sur ces charbons ardents ? Concernant Davros notamment, toujours vivant en revanche, ou même Missy, qu’on laisse coincée face aux Daleks, Moffat a ici raté une occasion de définitivement asséner sa nouvelle mythologie whovian, alors que dans le même temps, il osait balayer Gallifrey d’un revers de main, comme Russell T Davies dans The End of Time l’avait fait en son temps. On ne lui en voudra pas, tant les émotions ont été présentes toute la saison. Le showrunner s’est même permis quelques petites références vieilles et récentes : ainsi le dernier épisode fourmille de moments rappelant Le Jour du Docteur (et la prestation de Capaldi semblant laisser transparaître John Hurt) ; les Zygons, accompagnés d’Osgood, sont revenus bouleverser l’ordre établi ; le TARDIS de Clara ressemble furieusement à celui des anciens Docteurs ; sans compter, bien sûr, pour lancer cette saison-anniversaire, une triangulaire Daleks-Docteur-Missy. Et s’est même payé le luxe d’introduite Ashildr, vite renommée Me, personnage récurrent, fascinant, comme un contrepoint parfait pour tirer le meilleur du Docteur (le visage de Peter Capaldi après la mort de Clara en disait long). Leur discussion sur l’immortalité dans l’épisode 6, que Woody Allen n’aurait pas reniée (« l’éternité c’est long, surtout vers la fin ») reste un des moments forts de la saisonUn spectacle total, on vous dit.

Portée par la prestation exceptionnelle de Peter Capaldi d’une part (la meilleure preuve étant évidemment l’épisode Heaven Sent, l’avant-dernier, montrant un Docteur tout seul, face à ses démons, se confessant de tout ce qu’il a de « docteuresque », mais aussi dans ses faces à face, avec Davros ou le Roi Pêcheur), qui s’installe durablement comme un Docteur de référence, grâce à des épisodes le mettant clairement en lumière, mais aussi par l’intensité que lui réplique Jenna Coleman d’autre part, dans sa prestation extrêmement aboutie, et enfin l’immersion brillamment réussie de Maisie Williams dans l’univers, cette saison 9 de Doctor Who a été irréprochable, notamment par son absence de temps mort (certes l’épisode Sleep No More n’a pas eu l’effet escompté, mais reste de très bonne facture). Rendez-vous, désormais, à Noël, pour l’épisode Christmas Special, qui, et il le fallait bien, voit revenir River Song, pour un duo avec le Docteur qui s’annonce jouissif.