Sony Pictures sort une édition spéciale à l’occasion des 40 ans de la sortie en France de Sacré Graal !, le film culte mettant en scène les Monty Python. Et ils n’ont pas pris une ride…

On n’est pas vraiment sûrs de ce dont parle Sacré Graal, tant tout part à vau-l’eau. A priori, on peut s’avancer et dire que le film part du mythe du saint Graal, cette légendaire quête qu’entreprirent Lancelot, Perceval, Gauvain pour s’accomplir en tant que chevaliers. Le mythe va dès lors rythmer une série de situations toutes aussi loufoques les unes que les autres. Mais après, la déconstruction est telle que l’idée même d’un scénario n’a plus vraiment de sens : le roi Arthur, après avoir recruté Lancelot, Galahad et Robin pour sa table ronde, et accompagné de ses soldats, vont se lancer dans leur propre quête…

©Sony

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Auprès de la Vie de Brian ou des sketchs du Flying Circus des mêmes comiques, Sacré Graal ! figure en bonne place dans les désacralisations de mythe et les envers de films de genre ou autres péplums médiévaux, jusqu’à devenir son propre film de genre. Et pourtant, quand on regarde le résultat, et quand on s’intéresse à la manière dont ce film a été fait, on se dit que c’était plus parti pour ressembler à Bill and Ted’s Excellent Adventure, voire Napoleon Dynamite, plutôt que Le Tombeur de ces Dames. Au lieu de cela, on a droit à un énorme foutage de gueule, oui, mais le plus hilarant foutage de gueule qui soit, dans la plus pure tradition de l’humour britannique exacerbé. Férocement démolisseurs, démolissant tout ce que la société a établi façon Obélix fonçant dans une armée de Romains, les Monty Python offrent une heure et demie d’absurdité filmique. Le style à sketchs qui a fait leur succès se retrouve d’ailleurs dans ce film où tous les chevaliers vont devoir faire face à des séries d’épreuves faites sur mesure pour eux (par exemple Galahad, très chaste, va se retrouver dans le château d’Anthrax, où vivent exclusivement des jeunes filles « entre 16 et 19 ans et demi »), de sorte que le Graal va s’individualiser… mais pas de la manière dont on se l’imagine.

Déjà, le générique. Lieu habituellement majestueux et monumental d’un rapport à soi de la production du film, il est ici complètement bazardé (littéralement et dans tous les sens) par une troupe qui n’a que faire de l’interprétation, préférant la « désinterprétation » en faisant du générique de début un faux générique de fin où la langue est complètement déconstruite, l’ordre devenant désordre, et l’équipe technique ayant si peu d’importance qu’ils se font tous virer un à un ! Le début d’une aventure aussi hilarante que loufoque, où la désincarnation est d’ailleurs telle que les 6 acteurs, au budget très limité, interprètent tous plusieurs personnages, et étaient tellement à court d’argent que, ne pouvant pas s’offrir de cheval pour leur quête « épique », ils… les imitèrent ! Leur grande force est notamment de ne capitaliser que quasi seulement sur leurs aptitudes comiques, au lieu de se reposer sur des artifices : car à l’image de leurs sketches faits en intérieur et reposant sur peu ou prou un gag, une situation, une idée dont les fils sont tirés à l’extrême (cf celui sur les « silly walk », où seul le fait de marcher suffit à nous faire éclater de rire), dans le film, les Monty Python vont s’attacher à démembrer (littéralement, dans le cas du célèbre duel avec le chevalier noir par exemple) pièce par pièce tout ce que la chevalerie a de magistral, et tout ce que les règles ont de plus austère. Plus symbolique encore : ils sont arrêtés, à la fin, ultime pied de nez, pour le meurtre d’un… historien !

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Il faut dire que les Monty Python n’ont jamais franchement eu besoin de faire montre d’effets spéciaux, trucages magistraux et autres maquillages extravagants pour faire étalage de leur talent. Leur grande qualité à l’oeuvre dans Sacré Graal est la libre circulation des vannes, le contre-pied assumé haut et fort, et surtout une spontanéité à toute épreuve, donnant un caractère extrêmement fluide aux dialogues, prenant toujours de court le spectateur, voire les personnages eux-mêmes ! C’est le cas dans la fameuse scène de « l’épreuve » donnée par le garde du pont aux allures de Socrate sur le déclin : les échanges sur les intentions du roi et de ses soldats où les questions passent à un rythme et un aléatoire si saugrenu que si l’on ressent de la tension, c’est pour savoir à quelle sauce on va être obligé d’éclater de rire. C’est ainsi qu’en toute logique l’espèce de Sphinx est victime de l’implacabilité de la petite troupe, vaincu par plus absurde que lui. Plus tard dans le film, un niveau est franchi : le monstre sanguinaire n’est autre qu’un… lapin. C’est dire à quel point la mythologie est brisée ; leur vilenie marquera tellement qu’elle sera reprise par la presse américaine lors de la « confrontation » de Jimmy Carter avec un lapin aquatique, quelques années après…

Prenant l’envers du Excalibur de John Boorman, par exemple, laissant totalement de côté le didactique d’un Merlin l’enchanteur, ayant pour seule parenté une analogie avec Zazie dans le métro (de Louis Malle) avec le brisage du quatrième mur final, Sacré Graal, économe de moyens (et pourtant retranscrivant parfaitement l’atmosphère médiévale, comme quoi) mais pas avare de gags et de punchlines (la sainte Grenade reste LE modèle de bombe au cinéma) au point que tous les citer serait impossible, est un modèle du genre comique, digne successeur, quelque part, des Marx Brothers. Les Monty Python sont ces enfants qui n’ont jamais quitté leur pays imaginaire, et gardent de cet enfantillage le caractère têtu de ceux qui ne s’en laissent pas compter, ce qui, associé à l’humour britannique (surtout dans la représentation de nous autres Français), offre une franche rigolade de tous les instants. Les Monty Python jouent, détournent, satirisent : on pourrait dans l’apparition de Dieu (oui, Dieu, joué par le même acteur que celui jouant le roi Arthur : on vous le dit que c’est le bordel !), venant rendre la situation un peu plus confuse qu’elle ne l’était déjà, une petite critique en sous-main de la prude société britannique. Le comique chez ces grands fous est total

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Un mot, enfin, sur l’édition DVD et ses attributs. L’édition 40e anniversaire est une véritable mine d’or pour tout fan du film et des Monty Python qui se respecte. Outre une qualité esthétique parfaite rendant hommage à la plastique parfaite du film, nous sommes gâtés de bonus à foison : le fameux « Que faire de vos noix de coco ? » (pour mieux imiter le cheval), une version Lego des Chevaliers de la Table Ronde, une investigation des lieux de tournage à coupler avec un bêtisier absolument hilarant, les commentaires audio délirants des membres de l’équipe, et même une session de questions/réponses avec John Oliver, l’homme qui a récemment insulté Daesh à la télévision ! Tout pour prolonger le plaisir et le rire : l’édition est impeccable

C’est le 4 décembre 1975 que le film est sorti en France : soyez prêts !