J’avais beaucoup de doutes sur Le Pont des Espions, d’abord à cause de mon aversion pour Steven Spielberg (enfin si, j’ai bien aimé certains Indy, Lincoln et Tintin… et surtout Minority Report), mais aussi à cause de mon aversion pour Tom Hanks,  et aussi mon indifférence générale envers la période où évolue l’action du film, à savoir la Guerre Froide. Bref, en allant voir le film, et en ayant prévu d’écrire dessus, tout était présent pour que je n’aie aucune pitié.

Pourtant, force est de constater que, si il faut encore qu’on me prouve la grandeur de ce bonhomme sanctifié un peu, pour moi, sans raison, l’ami Steve a quand même du savoir-faire. En effet, j’ai trouvé les deux heures et quelques du Pont des Espions, sinon instructives (un point de vue aussi tranché sur le sujet ne pouvant pas vraiment faire ressortir du film la pédagogie nécessaire à une fresque historique), au moins divertissantes, voir très surprenantes si on se laisse prendre au jeu, ce qui a très étrangement été mon cas malgré mes a priori.

James Donovan, un avocat de Brooklyn, se retrouve plongé au coeur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain qui a été capturé.

Si il fallait me trouver une excuse valable, je dirais que le fait que les Frères Coen soient au scénario ont pas mal aidé à mon appréciation du film. Mais ce n’est pas qu’un nom sur le générique comme on a pu le voir tant de fois, non, ici les dialogues savoureux, pleins d’humour, du film, aident à l’immersion dans le monde pourtant si froid (pardon d’avance) de cette période, et notamment des deux grands lieux dans lesquels les personnages évoluent. Alors que le film, comme le font d’ailleurs croire bande-annonce et affiche, aurait pu souffrir d’une ambiance trop lourde, tout simplement de par son sujet, il tire ici son épingle du jeu, l’humour, voir parfois le second degré, est au rendez-vous. 

Bien sûr, l’écriture du film n’est pas parfaite, loin de là, témoigne même d’une erreur de tonalité que Spielberg fait souvent, à savoir l‘héroïsation des personnages, par trop appuyée. Ici, cela concerne principalement le personnage au centre de l’intrigue, interprêté de manière par ailleurs suprenamment brillante par un Tom Hanks que je n’ai jamais vu aussi à l’aise, aussi peu cabotin, dans un rôle qui sied parfaitement à son faciès de Teddy Bear. Alors, certes, ce personnage a sans doute fait beaucoup de bien aux USA, et témoigne d’une grande valeur morale (il est toujours agréable d’aller au cinéma pour, parfois, se souvenir de l’existence de telles personnalités), mais le problème réside ici dans le traitement que fait le film de ses actions.

Le Pont des Espions

Tom Hanks rayonne dans un rôle enfin à sa mesure

En effet, il ne s’agit pas tant d’un problème d’écriture du personnage mais d’un problème d’ambiance globale du film, surtout en sa fin, bien sûr heureuse. Certes, on ne peut pas réinventer l’histoire, mais le film, par des procédés usés jusqu’à la corde, héroïse le personnage à outrance lors de certaines scènes, notamment en fin de film, lorsque ceux qui l’avaient rejeté le regardent avec amour et admiration dans le bus, avec force violons en bande sonore (par ailleurs assez réussie de par son intégration aux actions du film), et un long texte explicatif défilant sur son visage satisfait. Le film, ici, en fait tout simplement trop, Spielberg croit tellement en son personnage qu’il se sent obligé d’en ajouter des caisses pour appuyer sa bravoure. Un personnage déjà aussi valeureux n’avait pas besoin d’un tel traitement, qui parfois le dessert par ailleurs, agace le spectateur qui sait aussi ressentir de l’admiration par identification. Ce n’est pas tant le patriotisme de Spielberg qui est dérangeant ici (le cinéma d’Eastwood, par exemple, ne me pose absolument aucun problème), mais sa manière toujours plus insistante de fantasmer sur son Amérique triomphante, en en oubliant souvent sa subtilité, et le recul nécessaire que doit avoir un réalisateur de sa trempe et de sa réputation, mais surtout de son expérience.

Le film, on pouvait s’y attendre, est par ailleurs d’une plastique irréprochable. De la direction de la photo aux plans parfois vertigineux (toute la scène du pont en fin de film est à couper le souffle), le Monsieur connaît ici bien son sujet, et maitrise de bout en bout les artifices cinématographiques les plus importants à l’implication du spectateur. Mieux que cela, sa mise en scène a tout d’une montée en puissance, que le spectateur ressent de bout en bout, quand bien même il connait déjà, grâce à sa culture ou son bon sens, la fin du film. C’est en cela qu’on peu reconnaître au réalisateur sa force première, il est le roi du divertissement, et sait impliquer son spectateur dans ses histoires, quitte à vouloir un peu trop qu’il prenne parti, son parti.

Le Pont des Espions, quoi que l’on puisse penser du réalisateur, est un bon film. Elégant dans sa mise en scène, divertissant, assez bien écrit, beaucoup de voyants sont au vert. Mais un seul est au rouge, et c’est précisément ce qui fait défaut au réalisateur talentueux qu’est Steven Spelberg : sa subtilité. Le film mérite toutefois les honneurs, notamment pour m’avoir intéressé à la période historique.

AMD