Le genre cinématographique des films de gangsters est un des plus riches au niveau des histoires qu’il conte. Scorsese, Ferrara, De Palma, beaucoup de grands réalisateurs y sont passés, dépeignant la vie et les exactions de ces criminels avec une fidélité plus ou moins marquée en fonction de l’oeuvre et de son intérêt cinématographique. C’est compréhensible : quoi de plus fictionnel, de plus attirant que de raconter l’histoire de ces grandes, sombres, fascinantes figures, prises dans des boucles vicieuses de deal, d’argent sanglant, de drogue, d’armes à feu… C’est donc au tour de Scott Cooper d’en proposer un, avec Black Mass.

Johnny Depp y était passé assez récemment, jouant déjà dans le bancal mais parfois très réjouissant Public Enemies, l’un des ennemis publics numéro 1 des USA. Le film, réalisé par Michael Mann, n’avait pas fait grand brut, non pas forcément au niveau des thématiques ou du cast (Marion Cotillard quand même, toujours bankable), que de la qualité même du film et de sa promotion. Depp y était tout de même assez à l’aise, de sorte qu’il ne soit pas étonnant de le retrouver dans ce nouveau film du genre, Black Mass, réalisé par Scott Cooper. Si ce nouveau film, narrant une partie de la vie de James Withey Bilger, ne restera peut être pas non plus dans les annales, il marque surtout le retour de Johnny Depp aux sources de son talent, là pour nous rappeler quel grand acteur il est et restera malgré ses élucubrations commerciales des ces dernières années .

Somme toute, Black Mass ne fait que narrer, avec une fidélité plutôt satisfaisante au vu des différents retours, une histoire de corruption, d’honneur mafieux discutable, ici représenté en la personne, donc, de James Bilger, dit Whitey. Les thématiques habituelles reviennent donc, notamment dans l’écriture de ce personnage qui, malgré l’évidente malhonnêteté et la brutalité de son travail, témoigne d’une intransigeance quand à la bienséance de son fils, l’honnêteté de ses acolytes et la fidélité de sa femme. Pris dans une traque contre la Mafia Italienne, le personnage dévoile tout à tout sa froideur inénarrable, ses errements moraux et ses conflits d’intérêts, sans toutefois abrutir le spectateur en appuyant trop sur tous la signification psychologique de tous ces conflits (ce qui l’aurait surtout pu faire rentrer dans une simple étude de cas, au delà des considérations du genre dans lequel le film évolue), le mettant parfois plutôt au coeur d’une action pure, pour mieux en voir ressortir la force pure et évocatrice. Tout cela n’est évidemment pas de la première fraicheur ni de la première originalité, mais on ajoutera au crédit du scénariste que toutes ces histoires se ressemblant toutes, trop broder (histoires d’amour ou autre)ne serait pas rendre honneur à l’Histoire. De plus, ce dernier sait ajouter à son portait de mafieux celui d’un policier, qui par volonté d’élévation sociale court vers une descente aux enfers, comme Abel Ferrara a su en son temps si bien le peindre. Cela ajoute de l’intérêt au film, plus value qui se fait ressentir lors du visionnage, se faire raconter la même histoire sans variante n’amenant jamais aucun plaisir au spectateur, celui-ci s’en tire ici à bon compte.

 

Black Mass

Johnny Depp dans toute sa grandeur

 

On parlait d’action, de force pure. C’est aussi un peu le problème du film, qui, sans doute pour apporter plus de force à son récit déjà coup-de-poing, met parfois le spectateur face à une violence qui peut se faire trop appuyée, voir témoigne un peu du voyeurisme. On lit ça et là que certaines des familles de victimes de Whitey ont porté plainte contre le film pour son manque de respect envers les défunts, la chose n’est pass i étonnante au vu de la gratuité de certaines scènes, dont une scène de torture assez interminable aux 3/4 du film de Cooper. Force évocatrice, oui, la violence est certes essentielle pour la démonstration mais il faut que celle-ci soit justifiée, un climat de violence omniprésente et subtile à la Scorsese vaudra toujours mieux que de tout montrer, par ailleurs on sait bien que deviner est toujours plus insupportable que de voir … et témoigne pourtant d’un plus grand respect, tout en conservant une essentielle force évocatrice.

Au delà de cette considération, Cooper est toutefois capable de conserver cette force, de par beaucoup de fronts, d’une mise en scène assez classique mais bien léchée, sans fioritures, le style parfois presque documentaire des images montrées permet de se rendre compte de la non-fictionnalité de certaines séquences. L’interprétation, surtout, est formidable (Johhny Depp, vous l’aurez compris, est un Géant, incroyable de froideur, terrifiant à chaque scène malgré son affaiblissement corporel et spirituel dus à ses confrontations avec les aléas de son existence, mais Benedict Cumberbatch n’est pas en reste, de par un travail formidable sur sa posture, sa voix, son faciès, dans un rôle presque à contre emploi), c’est d’ailleurs le vrai intérêt de ce film, sorte d’univers parallèle, fantasmagorique, cinématographique où évoluent  monstres du cinéma, des monstres sacrés face aux nouveaux talents devenus incontournables. Le film, juste pour cette fonction démonstratrice du talent de chacun, vaut le détour. Même du point de vue de l’écriture globale, le réalisateur témoigne d’un certain savoir faire dans une narration divisée, où s’enchainent actions criminelles et témoignages de ces actions.

Au delà du simple biopic mafieux comme il y en a des wagons, Black Mass (Stricly Crininal) reste donc une belle démonstration de talents, à beaucoup de niveaux.

 

AMD