Jekyll and Hyde est une énième adaptation du chef-d’oeuvre de Robert Louis Stevenson, et est diffusé sur ITV (qui diffuse Broadchurch). A l’heure où les Anglais penchent à l’Ouest (cf Penny Dreadful), retour sur les premiers épisodes de l’adaptationd’une oeuvre fertile et féconde

Parce que oui, L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, par le concentré philosophico-métaphysique qu’il représente (question de la dualité, partition de l’âme, vice et vertu de l’humanité) d’une part, mais aussi pour le nombre hallucinant de fantasmes qu’il représente au niveau cinématographique (on ne compte plus le nombre d’adaptations au cinéma, de Jerry Lewis à Spencer Tracy, de Dr Jekyll and Sister Hyde au film de 1920, mais aussi à la télévision, la dernière en date étant celle de Steven Moffat en 2007) ou même dans les comics (Hulk, Double-Face) d’autre part, est tout de même une oeuvre fondamentale. Le parti pris par ITV ici est de donner une suite à l’oeuvre de Stevenson puisque le contenu de l’ouvrage originel est mis en abyme des origines de Robert Jekyll, le personnage principal. Celui-ci est un médecin tout ce qu’il y a de plus respectable, mais qui tel Hulk a des accès de colère un peu problématiques. Adopté à la naissance, il ne sait pas d’où il vient, toutefois, l’organisation Tenebrae d’un côté, et le MIO d’un autre, vont se charger, un peu brusquement, de faire accélérer le processus. Traqué, observé, Jekyll devient à la fois proie et chasseur…

©ITV

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Après tout pourquoi pas : déjà parce que les Britanniques s’en chargent (et il n’y a pas meilleur qu’eux pour adapter leur patrimoine, ca paraît idiot dit comme ca, mais il suffit de voir la classe de Richard E Grant pour s’en rendre compte), et d’autre part parce que ce qui a pu arriver dans le cabinet du Dr Jekyll au moment de son SPOILER suicide après s’être rendu compte qu’il ne pouvait plus redevenir Jekyll SPOILER est sujet à des hypothèses que Pierre Bayard lui-même (lui qui a redéfini l’identité de l’assassin deRoger Ackroyd) ne renierait pas. Le problème, c’est que Steven Moffat, par une oeuvre tout à fait inspirante et argumentée, est quelque peu déjà passé par là, faisant de Jekyll aussi un objet de pouvoir, dans tous les sens du terme. La seule différence, c’est que Moffat, par des artifices dont il a le secret, fictionnalisait un peu plus la fiction en faisant de James Nesbitt un avatar moderne du Dr Jekyll, vaguement relié au livre de Stevenson (montré à l’écran), dans un rapport sherlockien affranchi des bases canoniques. Ici, Tom Bateman interprète un personnage en filiation directe avec le médecin (il est le fils de Louis Hyde, fils illégitime de Jekyll/Hyde), et l’adaptation joue la pure sécurité pour délivrer une suite directe, 50 ans plus tard (et ici l’oeuvre originelle est représentée sous la forme d’un rapport de feu Gabriel Utterson, notaire de Jekyll, et que son fils a ici récupéré).

La tendance qui se dégage de ces débuts est plutôt bonne : le cadre est classique (Jekyll est au courant de ce qu’il appelle « déséquilibre hormonal » et vit loin, à Ceylan) mais efficace, les personnages secondaires sont bienveillants et agissent bien comme une rampe de lancement des aventures de Robert Jekyll, et les némésis, le grand Richard E Grant et son MIO en tête, sont délicieuses de britannisme et de machiavélisme exacerbés, à mi-parcours entre Pride&Prejudice&Zombies et Penny Dreadful. Mais dès que ces méchants entrent en scène, on sent le basculement ouest-occidental du Royaume-Uni, avec des méchants qui pactisent avec le surnaturel, l’un étant une espèce de parodie de méchant bondien, l’autre semblant tout droit sorti de Men In Black 2. La référence aux MIB n’est pas anodine : il suffit de voir tous les « freaks » mis en scène pour comprendre qu’on ne sait pas exactement où on met les pieds. On a là une idée très originale et inspirée des créateurs, celle de traiter ces monstres comme si c’était tout à fait normal, banalisant leurs figures et les traitant sur un ton léger (« ne la regardez pas trop ou elle détruira votre âme », dixit Grant, le costard impeccable). Mais cela n’empêche pas que les créateurs de la série tombent un peu dans les écueils des croustillantes histoires glauques racontées au coin des rues sombres du Londres victorien, avec les scènes de bagarre dans les ruelles, les jolies dames un peu sulfureuses, le tenancier du bar qui connaît des histoires… On a également le jeune premier bousculé dans ses habitudes tranquilles, dont on sait qu’il sera le héros mais devra passer par la pratique pour confirmer la théorie, les deux sidekicks (Utterson et Hils) un peu nigauds mais attachants, histoire de nous faire garder pied dans le monde réel, et bien sûr le love interest so british, une sorte de Peggy Carter mélangée avec Mary Poppins tout ce qu’il y a de plus mignonne… Parfois c’est même un peu trop, notamment le passage où Jekyll est bousculé par une Indienne rachitique se réclamant de pouvoirs mystiques pour lui dire « tu es maudit ! », clairement un détail pulvérisant la subtilité, et dont on se serait bien passé. Jekyll&Hyde reste donc très classique sur la forme, et offre un fond qui l’est tout autant. Mais elle a au moins le mérite de poser les enjeux et les personnages assez rapidement, de sorte qu’arrivé à la fin de l’épisode 2, l’histoire est bâtie, la trame est en marche, les personnages introduits et bien définis.

©ITV

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Tom Bateman en ce sens joue un bon Jekyll/Hyde, sans être (encore) transcendant, peut-être trop cadré par ce scénario relativement prudent, et souffre de ce point de vue de la comparaison avec son prédécesseur James Nesbitt, qui dès le début laissait voir son côté « chien enragé » l’abolissant de toute structure scénaristique et méta-scénaristique. Mais la série ayant choisi de lui faire visiblement franchir les étapes sans les brûler, on ne peut pas lui en vouloir et on ne lui souhaite que de progresser dans un rôle très exigeant. En effet, jouer Jekyll ET Hyde demande un dosage certain entre subtilité et zeste de surjeu, et Tom Bateman s’en tire plutôt bien. A noter de beaux effets spéciaux pour rendre compte des transformations. En contrepoids nous avons donc, comme évoqué plus haut, le grand et impeccable Richard E Grant, très juste dans le mélange entre comique et sérieux, et dont l’évolution sera à suivre de très près. Evoquons aussi Donald « Mestre Luwin » Supter dans le rôle du vieux sage faisant le lien entre Stevenson et notre ère. Enfin, Enzo Cilenti, un habitué de seconds rôles dans des grosses productions (Game of Thrones, Guardians of the Galaxy, Theory of Everything…) campe un méchant bizarroïde efficace. 

Trop conventionnel est le reproche principal et majeur que l’on ferait à cette adaptation-suite qui se contente de rester dans les sentiers battus, respectant manifestement (trop) profondément l’oeuvre de Stevenson. Peut-être est-ce simplement une période de rodage ; si ce n’est pas le cas, on sera un peu déçus, mais on ne boudera pas notre plaisir devant une production tout ce qu’il y a de plus agréable. 

Jekyll and Hyde, actuellement sur ITV.