Woody Allen continue tranquillement son petit bonhomme de chemin cinématograhique,  à raison d’un film par an, et ne semble pas fatigué. Le problème, c’est que s’il a toujours bon pied, du haut de ses 79 ans, l’oeil, lui, n’est plus forcément aussi reluisant qu’auparavant…

Vanitas, vanitatum, et omnia vanitas. C’est ce que se dit Abe Lucas, prof de philo de son état, quand il arrive en poste à Brailyn pour transmettre sa science. Sa réputation d’auteur-poète maudit le précède toutefois, et tout le monde ne parle plus que de lui, dans une espèce de fascination qui va jusqu’à l’assaut érotique, d’une part de Rita Richards, une de ses collègues en manque d’aventures (dans tous les sens du terme), et de Jill Pollard, une de ses étudiantes obnubilée par son intelligence. Abe, lui, ne cherche qu’un déclic pour faire repartir sa vie dans le bon sens et réussir à baiser correctement. C’est alors qu’au détour d’une conversation entendue à la dérobée, il décide de commettre un meurtre…

©Sony

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Sam, dans Casablanca, chantait « It’s always the same old story, a fight for love and glory ». Si la gloire n’a pas forcément quelque chose à voir avec notre histoire (ou peut-être que si ?), l’amour, dans ce qui devient une récurrence dans les rengaines de Woody Allen, y a tous les droits. Il faut dire que le mot « amour » a une résonance particulière avec le mot « mort », peut-être justement parce que l’un est à la fois le contraire et le jumeau de l’autre. Ici, le prof de philo nihiliste mais à la libido surdéveloppée qui baise à tour de bras mais tourne à vide, refusant de réellement s’engager, se découvre une seconde jeunesse à la fois dans la mort (qui sonne comme l’amour, dans une excitation morbide autour de la mort, un thème que Cronenberg avait exploré dans Crash et Videodrome) et l’amour, face au romantisme hystérique, fascinatoire et naïf de la figure attractive féminine qu’est son étudiante. Ces deux-là finissent d’ailleurs par transcender les frontières, les abolissant même en envoyant au diable l’écart prof-élève, et en parlant de Kieregaard, Kant, Beauvoir, et de la mort, comme si de rien n’était. Jusque là, tout ce pulsionnel fait office des vieux pots dont on attend que Woody nous sorte une de ses bonnes soupes.

Car c’est dans le passage à l’acte que tout va basculer, puisque dans la mort l’un franchit le pas, tandis que l’une a peur de s’engager. Et inversement : dans l’amour, l’une n’hésite pas à s’engager, l’autre ne veut pas, du moins au début, franchir le pas. Tuer ce juge, c’est abolir la figure du maintien de la normalité de ce monde qu’Abe Lucas trouve désespérément chiant, normal, où coucher avec sa collègue relève du banal absolu auquel il objecte son impuissance. Cette normalité, c’est aussi celle qui l’empêche de coucher avec son élève Jill ; c’est celle qui, du moins le croit-il, empêche l’humain de faire valoir ses pleins droits, personnels et collectifs, tant pour lui que pour cette femme dont il surprend la conversation (Woody reste définitivement l’un des derniers maîtres dans l’art du « peeping tom », le voyeur, le tout sans même avoir besoin de porte et de serrure) et qu’il estime flouée par la justice. Alors, tel un Kira nihiliste, il tue ce juge au train de vie normal, routinier (footing-jus d’orange). Le meurtre cathartique, gratuit afin d’en ressentir la pleine jouissance, en retirer la délivrance, et soudain Abe Lucas en oublie que dans une fourmilière, l’ordre d’avancement choses reste on ne peut plus important pour que le monde tourne rond. En deux, trois coups de pinceau, Woody Allen nous dessine basiquement mais efficacement le portrait qu’il a en tête de l’humanité, à mi-chemin entre Dorian Gray et Jane Austen.

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Tout cela relève de ce que Woody nous sort depuis maintenant quelques années : une interrogation simple, cinématographique, oscillant entre comédie de moeurs et conte noir nihiliste, pas trop complexe mais dont la substantifique moëlle tend à se former d’elle-même dans la conscience du spectateur tour à tour souriant et interloqué. Du reste, à l’instar de Stanley/Colin Firth dans Magic in the Moonlight, qui lui aussi vivait de cette normalité (et de sa célébrité), façon « prends l’oseille et tire-toi », Abe/Joaquin Phoenix est ce personnage littéralement filmique faisant vivre la pellicule en même temps qu’il réussit à trouver un sens à sa vie. Les personnages chez Woody, masculins parce qu’avatars du réalisateur, mais aussi féminins parce que contrepoids érotico-sexuels à leur course effrénée contre le destin qui les happe, n’ont jamais forcément quelque chose d’exceptionnel, mais comme le propos qu’ils avancent, sont simples mais punchy, à la fois drôles et mélancoliques, et c’est dans leur simplicité qu’ils révèlent toute leur fragilité.

C’est peut-être là que le bât blesse : la simplicité de cet Homme irrationnel (un titre tout simple également) est à la fois son plus grand atout et son plus grand défaut. Là où Magic in the Moonlight, sans être non plus exceptionnel, savait entretenir, par cette beauté émouvante, cette rencontre drôle et touchante entre deux personnages à la base opposés, une intensité vibrante, Irrational Man, pour ce que la névrose de Joaquin Phoenix et l’hystérie d’Emma Stone pouvaient apporter, se révèle léger, trop léger. Une morale, très estampillée Hannah Arendt sur la « banalité du mal » est bien sûr à en retirer sur le fond, mais sur la forme, le propos semble, de manière frustrante réduit à une opposition entre la jouissance tirée de la pulsion de mort et la pulsion d’effroi vertigineux tirée de la mort. Paradoxalement, cette sensation d’incomplétude s’active au moment du meurtre : dès qu’il le comment, Joaquin Phoenix semble perdre un pan de ce qui définissait son personnage pour se vautrer dans des constatations désespérément bateau (pour faire simple, « je jouissais de la vie et de ce qu’elle avait à m’offrir maintenant que j’avais tué »). La mise en scène d’une sorte de Crime et Châtiment allénien est dès lors laissée en plan, comme si Woody avait juste voulu nous toucher un mot de littérature et ensuite nous abandonner.

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Il est vrai que Woody n’a jamais prétendu, dans tous ses films, fabriquer un propos complexe, recherché, sociologique à la Dostoïevski ; sa grande force est surtout de replacer cela dans un quotidien banal et de réussir à le faire vivre alors que tous les éléments de ce quotidien sont particulièrement plats et peu amènes à exciter quoi que ce soit. Dès lors, la représentation de cette banalité dans laquelle s’instaure le « mal » est tout à fait réussie. Mais la question reste celle de ce que l’on en retient : en fin de compte, Irrational Man en reste scotché à son titre lui-même, semblant exemplifier à travers cet exemple les propos d’un philosophe, l’adaptation d’une pensée. Le crime était le catalyseur nécessaire pour développer et pousser à bout leur relation, celle-ci évolue de la façon avec laquelle on l’attend. Les idées philosophiques sont bien utilisées, tout est à sa place, mais le niveau reste trop basique, l’ambiance très légère, et paradoxalement, on semble un peu perdu dans cet univers où rien n’est franchement balisé vers une lumière plus forte que les autres. On n’ira pas à dire que Woody manque le coche ; mais il aurait pu mieux l’atteindre, en tout cas plus précisément. De plus, l’utilisation de la voix off dans ce film était au mieux maladroite, au pire plombante : on nous prend presque pour les élèves de Joaquin Phoenix, comme si le film, qui déjà nous décontenancait de simplicité, souhaitait, pataud, nous en rajouter une couche en espérant que plus on nous grossit le trait, plus on va être convaincu. C’était inutile, et surtout, c’est dommage et handicapant

Cela se ressent au niveau des dialogues, trop simplistes, faciles, et un rythme de sénateur quelque part symbole de la vieillesse de ce cher Woody. On dira que cette simplicité n’est pas un problème en soi : d’une part, on l’a dit, parce que c’est le signe le plus révélateur de la névrose, de la fragilité des personnages, lesquels, ici les brillants Joaquin Phoenix et Emma Stone, y donnent corps et vie par leur envie de sortir d’un cadre banalisant et banalisé (après tout, Abe Lucas, le cador annoncé de la philosophie, trouve Heidegger trop compliqué, mais établit un meurtre sur une théorie de bas étage !) ; et, d’autre part parce que cela permet au spectateur d’évoluer à travers et par ses personnages, témoin/observateur privilégié de l’évolution de leur relation. Mais il y a un « mais », ce « mais » qui n’était pas présent dans la loghorrée hilarante de Woody himself dans Manhattan, ou l’absurdité totale sortie de l’écran de la Rose Pourpre du Caire. Ce « mais » est peut-être le fait que maintenant, chez Woody, les personnages, les acteurs portent les films, et non l’inverse, comme Manhattan par exemple savait le faire.

L’Homme Irrationnel, telle une dissertation philosophique portant en elle sa propre problématique, n’est pas mauvais ; mais il manque de lustre pour accéder au Panthéon.

Un Woody reste un Woody : un bon film à voir au cinéma par le froid actuel, et à revoir quelques années plus tard au coin du feu.