Actuellement à Paris, au Reflet Médicis, se déroule une rétrospective consacrée à l’une des figures majeures du cinéma japonais contemporain, Kiyoshi Kurosawa. Nous avons ainsi pu voir Real, un de ses plus récents, sorti en 2014. Retour sur un film glaçant.

Real, c’est l’histoire de Koichi Fujita et Atsumi Kazu. Tous deux se connaissent depuis la primaire, ont grandi ensemble, se sont aimés, s’aiment toujours, et vivent ensemble à Tokyo. Lui est prof de sport, elle dessinatrice de manga. Quand Atsumi tente de se suicider, tombant dans le coma, Koichi n’hésite pas, et grâce à une technologie avancée, il peut s’introduire dans l’esprit de sa douce et tenter de comprendre ce qui l’a poussée à ce geste. Mais où se situe la frontière entre réalité et réalité virtuelle ?

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C’est bien là toute la question du film, et aussi sa plus grande qualité : Kiyoshi Kurosawa ne fait absolument aucune distinction, en termes environnementaux du moins, entre réalité et réalité virtuelle. Seuls les personnages sont les garants, à la fois morts, vivants, fantômes et Charons, du mince équilibre entre les deux mondes, mais sans que nous spectateurs ne soyons jamais réellement sûrs de là où nous nous trouvons. Et le film, fonctionnant sur un mode circulaire (sans plus de détails sous peine de spoil structurel), n’est pas là pour nous rattraper de la noyade (sic), puisqu’un virage à 180 degrés s’opère un peu après la moitié du film, rebattant les cartes du jeu spirituel. Dans ce film à la croisée des chemins entre Inception (dans la conception environnementale, la dégradation et recatégorisation progressive de l’environnement alentour, notamment), Eternal Sunshine of the Spotless Mind (côté association entre amour et nouvelles technologies) et If I Stay (sur le recul par rapport à la mort dans un cadre fantastique, et le plan final similaire), Kiyoshi Kurosawa n’aura de cesse de nous perdre grâce à son art de la mise en scène. Un exemple saisissant est quand Koichi regarde sur son mur un lay-out de son personnage de manga, en train de dire « tu m’as oublié », et se retrouvant saisi d »épouvante, comme si lui-même ne savait plus très bien où il en était.

Pendant une heure, une heure dix, Kiyoshi Kurosawa maîtrise parfaitement son sujet : le propos sur le refus de la mort, entraînant un Koichi extrêmement zélé à aller chercher son Atsumi au plus profond d’elle-même, marche efficacement, et l’angoisse se ressent de plus en plus, avec un climax consistant en une apparition d’un gamin tout mouillé dans un ascenseur, gros plan granuleux à l’appui, comme pour nous faire comprendre que désormais nous étions prisonniers de nos sensations, tout en sachant, au sens cartésien du terme, que nos sensations sont bien trompeuses. Une scène en est très significative, c’est le moment où Koichi se balade en voiture, et le décor défile derrière, pour mieux brouiller les pistes, et accentuer l’impression de surnaturel permanent remettant en cause notre rapport au réel. La tension monte, et à la fin de cette longue séquence, nous ne sommes plus trop sûrs de quoi penser de la réalité, un peu comme si eXistenZ de David Cronenberg avait ici été revisité plus largement à la vie réelle par Kurosawa. Peu à peu, les frontières disparaissent, les effets secondaires de la technologie se retrouvent dans la réalité, et la distinction ne se fait presque plus à partir du moment où Koichi trouve pour la première fois le plésiosaure, symbole de rapport au monde, qu’il cherchait tant. Atsumi fait un personnage fascinant, d’un type paradoxal : on sait qu’elle tenta le suicide en se jetant dans l’eau, et pourtant son inconscient crée de l’eau envahissant l’appartement des tourtereaux, et elle paraît en avoir peur… Plus encore, une porte, mais aussi des créatures, nées de ses mangas violents, naissent de son angoisse (tel Cronenberg avec Chromosome 3) ; Atsumi semble être dans un rapport conflictuel entre mère et créatrice, perdant les eaux mais pourtant ne donnant naissance qu’à des corps morts, et dans le même temps, son infertilité se prolonge et dans le rêve où elle a du mal à tenir les délais, et dans la réalité où ses fans s’impatientent et où son manga est en passe d’être annulé. Cette impuissance, Kurosawa la traduit en violence, avec Atsumi tuant des ersatz de son éditeur et de son assistant, tel un mécanisme de défense sous les yeux médusés d’un Koichi qui a du mal à savoir quoi faire.

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Dans la seconde partie du film, qui voit le propos et le point de vue se renverser en tous points, Kurosawa lâche un peu de lest afin de se concentrer sur ce que les personnages apportent en termes de puissance émotionnelle. Le film se fait plus intimiste, le changement de point de vue permet d’avoir un autre angle de vue, plus touchant et qui va permettre de plus s’immiscer dans le moi profond des personnages et peu à peu percer le secret qui entoure le film. L’histoire d’amour transcende la mort dans une mise en scène minimaliste et presque uniforme (seules les couleurs gris et le blanc pourront être vues), l’environnement urbain autour ne changeant pas ou bien étant détruit, qui les oblige à façonner, voire re-façonner tout leur monde. Un amour platonique, certes, mais très intense et qui par-delà la mort, l’éthique, le bien, le mal, refuse le deuil jusqu’au bout des ongles ; plus encore, cet amour résiste aux ravages du temps, de l’esprit, allant dans l’expression du simple bouger de doigts à l’enlacement, histoire de protéger des personnalités mises à rude épreuve par le passé, le présent, et la perspective du futur. Kiyoshi Kurosawa, pour mieux nous envoûter, joue beaucoup sur sa réalisation, entre caméra à l’épaule, zooms, travellings, pour que le spectateur fasse un avec le personnage et se rende compte lui aussi de l’ampleur de la tâche. Le montage, la luminosité, les changements de rythme, sont autant d’artifices qui sont là pour jouer sur les effets de rupture et ainsi nous faire jusqu’à douter de notre propre reflet dans un miroir. Real est un film poétique sur l’imaginaire, mais aussi sur son mécanisme inconscient, dans l’inconscient, et si le film se réclame d’un certain fantastique, la réduction qu’il opère de l’inconscient comme un simple brouillard qui une fois traversé fait remonter le temps apparaît bien rapide et passé à la moulinette du pathos.

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Enfin, on peut établir un certain aspect autobiographique dans ce film, avec un Kiyochi Kurosawa maniant ses arts de prédilection, à savoir le fantastique, mais aussi ce qui l’a lancé dans le milieu, à savoir l’horreur, ici réduite subtilement à des apparitions angoissantes et ponctuelles, servant parfaitement le propos établi. Les personnages fantômes font penser à Shokuzaï, quatre petites filles dépossédées de leur complétude par l’arrachement prématuré de leur cinquième larron. Mais plus encore, quelques détails plus personnels semblent perler dans ce film : la place un peu chiche offerte à l’éditeur, homme fonctionnant essentiellement sur le profit à plus ou moins long terme sans véritable remords par rapport à l’entourage touché (il faut voir un employé venir parler de la nécrologie d’un des personnages, devant l’autre personnage), puis son « assassinat » par Atsumi laisse à penser que peut-être Kurosawa règle ses comptes avec un cinéma qui ne le reconnaît pas encore comme auteur, mais comme un homonyme du Dieu vivant Akira, au pays. Par ailleurs, la ressemblance entre Koichi, le personnage, et Kiyoshi, associé à la raison profonde du mal-être des personnages, frappe et laisse songeur sur jusqu’à quel point le scénario de Real a été inspiré de sa vie réelle…

Real est un très beau film, pesant bien ses deux heures mais qui par son imaginaire et ses concepts ont tôt fait de nous conquérir et de nous envoûter. A voir !