Un homme dangereux, nouveau roman d’Émilie Frèche, lauréate en 2013 du Prix Orange du Livre avec Deux étrangers, vient de paraître chez Stock. Fort et captivant, c’est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée littéraire.

Un homme dangereux raconte l’une de ces rencontres qui nous changent et nous interrogent sur nous-mêmes. Mariée, deux enfants, Émilie est romancière, essayiste, et vient de terminer la réalisation d’un film. Son couple se porte bien, à l’exception du fait qu’ils ne font plus l’amour. Cette situation l’amène à prendre un amant, afin de ne pas quitter son mari qu’elle aime profondément. Et puis soudain, elle fait la rencontre d’un certain Benoît Parent. Méfiante au départ, elle se laisse amadouer par tout le bien qu’il semble penser de son travail. Ils font très vite connaissance ; du même milieu littéro-germanopratin, ils se comprennent et leur complicité est immédiate, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Très vite, leur relation tombe dans l’excès. Après leur premier rendez-vous s’enchaînent les conversations par sms, au téléphone… Benoît souffle le chaud et le froid et cette relation platonique vire à l’obsession pour Émilie. Elle se laisse entraîner dans cette histoire qui pourrait tout lui faire perdre.

La narratrice d’Un homme dangereux, Émilie Frèche elle-même (mais c’est un « roman », ne l’oublions pas), se trouve au moment de cette rencontre dans un moment charnière de sa vie, qui la rend vulnérable à ce type de mauvaise influence. Réconciliée depuis peu avec son père, elle renoue avec tout un pendant de son passé et de ses origines qui n’est pas simple à intégrer. Peu à peu, elle perd le recul nécessaire pour mener ses interventions sur le thème de l’antisémitisme dans les écoles, démarche initiée par la publication de son ouvrage sur Ilan Halimi. Cette « crise » personnelle, Benoît Parent va la sentir et s’en servir pour mettre complètement la main sur les pensées et la vie quotidienne de sa victime. Son ironie légendaire va se transformer en un antisémitisme latent, un irrespect de la vie et de la personnalité d’Émilie. Totalement sous son emprise, elle reste obnubilée par lui jusqu’à perdre toute lucidité et tout libre arbitre.

Ce qu’il s’est précisément passé, Émilie Frèche ne tranche pas sur la question. Un fort dérèglement thyroïdien est mentionné, mais est-il réellement responsable ? Quelle est sa part de volonté à elle ? Et quelle est surtout la raison d’un tel sabotage d’une vie qui se déroulait sans problème majeur ? La fin du roman m’a particulièrement touchée. Perdue et à la dérive, Émilie finit par se confier à son mari Adam. Blessé mais aimant, il décide de l’aider, notamment via la médecine. Il y a dans Un homme dangereux aussi cette question de savoir comment on choisit les personnes qui nous accompagnent. A-t-on réellement le choix, et si oui, comment s’opère-t-il ? Est-ce qu’il ne s’agit pas de la sélection intuitive des personnes dans les yeux desquelles on a l’irrépressible besoin d’exister ?

« C’est une chose difficile à expliquer, et j’imagine compliquée à comprendre, mais je ne peux pas le dire autrement : à la seconde où Benoît m’a effleurée, j’ai cessé d’être moi ; d’être celle que j’avais été jusque là […] l’ouragan qui déferlait à l’intérieur était impossible à contenir. Il emportait tout sur son passage. Mon mariage, mes enfants, ma vie depuis quinze ans, et je voyais cela valdinguer au-dedans de moi comme les meubles dans un mobile home au passage de Katrina »