A l’occasion de sa ressortie le 15 juillet au cinéma en version restaurée, revenons sur un film culte qui a contribué à faire de Sylvester Stallone la star qu’il est aujourd’hui.

Héros vétéran de la guerre du Viêtnam, John Rambo vient rendre visite à un compagnon d’armes, mais apprend que celui-ci est décédé. Arrivant dans un petit patelin, il cherche à se sustenter, mais le shérif Teasle, un flic un peu trop zélé, le soupçonne d’être un vagabond et le conduit à la sortie de la ville. Rambo, s’estimant lésé, fait demi-tour pour revenir dans la ville, mais le shérif le coffre pour vagabondage. C’était sa dernière erreur : maltraité, voyant des blessures psychologiques se rouvrir en lui, Rambo s’enfuit, et n’aura de cesse de combattre des policiers qui ne verront en lui qu’un animal enragé…

©Orion Pictures Corp/Les Piquantes

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Si Rambo est passé dans l’imaginaire collectif pour ce soldat torse nu qui n’hésite pas à presser la gâchette, c’est parce que ses suites légèrement plus capitalistes l’ont avili, au gré des conflits menés par les Etats-Unis ces cinquante dernières années, et le transformant en figure de proue guerrière et héroïque de l’Amérique reaganienne. Mais si ces conflits nourrissent sa soif de vengeance, Rambo est d’abord, comme le montre ce « premier sang », un soldat traumatisé, blessé, dont l’aptitude à se défendre contre le répréhensible est née au Viêtnam, un conflit particulièrement meurtrier et meurtrissant pour une Amérique à bout de souffle qui en repartira sous les huées, la queue entre les jambes. C’est dans sa dernière réplique que John Rambo résume le sentiment de toute une nation : « C’était pas ma guerre ! C’est vous qui m’aviez appelé, pas moi ! ». Arrivant dans une bourgade tranquille et ennuyeuse, de l’aveu du shérif lui-même qui souhaite qu’il en reste ainsi, John Rambo est un souvenir vivace (la guerre est alors finie depuis moins de dix ans) que les Américains cherchent à profondément refouler, comme les survivants des camps de la mort, tel Primo Levi, se sont heurtés à un monde réticent à écouter les témoignages des horreurs perpétrées. La chanson de Dan Hill, « It’s a Long Road », clôturant le film, illustre bien le temps de latence nécessaire avant la prise de conscience d’un peuple qui paradoxalement n’a jamais reconnu cette guerre comme étant la sienne…

Là où Michael Cimino avec Voyage au Bout de l’Enfer, ou bien Francis Ford Coppola avec Apocalypse Now offraient deux fresques monumentales des conséquences post-traumatiques de la guerre du Viêtnam, Ted Kotcheff fait de Rambo un exemple de ces bérets verts méprisés, sous-estimés, sous-évalués, et sous-traités, réunissant dans la figure du colonel Samuel Trautman le paternalisme et la morale. Acculé, seul, pris pour cible par une patrie qui ne veut pas de lui, Rambo refait le conflit, à coup de petits flashbacks, et mène sa propre guerre qui, à l’image de celle du Viêtnam, est aussi destructrice que futile. C’est là que le film bascule dans la dénonciation par l’absurde, dont la violence pourrait presque être le fer de lance : Rambo, menacé par une attaque rangée des policiers, tue en position de légitime défense, avant de piéger un à un les policiers dans la forêt, grâce à ses ruses apprises sur le terrain, puis plus tard, en faisant sauter tout ce qui bouge (et fait de la lumière) dans cette pauvre petite ville. Les paroles de Trautman en disent long : « Je ne suis pas venu sauver Rambo de la police, je suis venu vous sauver de Rambo ». A la mesure d’un homme rendu fou par tant de sévices répondent l’oisiveté et la mauvaise foi d’une population qui a souhaité l’écarter, et a provoqué cette réaction désespérée. Tout cela alors que John Rambo cherchait juste un fast-food… L’observation est mordante : le film accuse le « deux poids deux mesures » menée par la population d’un village très ironiquement appelé Hope, qui si en effet elle n’avait rien fait pour mériter cette guerre, Rambo non plus.

©Orion Pictures Corp/Les Piquantes

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Loin d’être une évaluation psychologique ou un vecteur de violence gratuite condensée dans une figure patriotique, le film se dresse comme une constatation des dégâts, et laisse parler les images et sentiments fondamentaux (Stallone s’est même brisé trois côtes lors de la scène où il saute de la falaise). Rambo n’est pas un sauveur, pas un héros, juste un homme qui voulait survivre, d’où le ton mélancolique d’un film qui souhaite certes réhabiliter le courage de ces bérets verts qui sont allés au front contre leur gré, mais ne tombe pas dans le manichéisme facile « Rambo des bois contre le shérif Teasle de Nottingham ». En témoigne la scène où les soldats alignés presque comme à la guerre ont peur de Rambo et sont contraints à l’utilisation de l’arme lourde contre le refuge de Rambo, avant, une fois la mission accomplie, de se prendre en photo devant les décombres : à eux non plus, ce n’était pas leur guerre, et l’animosité du shérif Teasle associée à sa volonté de mettre coûte que coûte Rambo hors d’état de nuire fait du film une immense parabole par l’absurde de ce conflit. Kotcheff et Stallone (co-scénariste) font écho à Cimino et sa violence psychologique par la violence et la destruction physiques toujours grandissantes, et en cela leur oeuvre tient bien plus du drame que du bête film d’action qu’on voudrait faire croire. Le film, au début, fait même une petite référence à « l’agent orange », cet herbicide porteur du cancer utilisé au Viêtnam qui a eu raison du dernier camarade de Rambo, un Afro-Américain, une des raisons du rejet de la guerre, renforcé par le contexte tendu de la lutte pour les droits civiques, car ceux-ci auraient servi de chair à canon en première ligne

Sylvester Stallone, à l’instar de Rocky qu’il a crée et mis en scène de toutes pièces, incarne avec brio Rambo, cet Américain qui a vu son rêve brisé par l’apprentissage de la mort, sachant dans une ambiance mélancolique passer de zéro à antihéros en quête cathartique de reconstruction de son humanité perdue dans un conflit qu’il ne voulait pas. Comme pour son boxeur, Stallone semble très attaché au personnage, à qui il offrira des suites dans des contextes différents, qui malheureusement par leur aspect guerrier trop prononcé pervertiront le propos de base si intéressant. Il est secondé par un Brian Dennehy très appliqué dans son rôle de shérif, offrant un contrepoids de choix à John Rambo. Quant à Richard Crenna, il campe une figure militaire certes classique, mais qui permet justement de tamiser métaphoriquement la violence du propos. Rambo est un film qui rend parfaitement compte des contradictions des Etats-Unis sortant d’années difficiles militairement et économiquement, coincée entre poussière sous le tapis, volonté d’oubli et d’unification, et combat de tous les instants (le « America is Back » de Reagan) face à la menace soviétique (Rambo III traitera d’ailleurs de la Guerre Froide).

Un film à découvrir ou à redécouvrir le 15 juillet au cinéma !