La saison 2 de Penny Dreadful vient de s’achever sur un final haut en couleurs, et une troisième saison a été commandée pour l’an prochain. Bilan de l’une des séries les plus dark du petit écran.

ATTENTION, SPOILER SUR TOUTE LA SAISON. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PERILS, UNE CONNAISSANCE COMPLETE DE LA SERIE EST INDISPENSABLE.

A la fin de la saison 1, Mina Harker, la fille de Sir Malcolm, n’avait pu être sauvée : définitivement transformée en disciple vampire, son père l’exécute d’une balle dans la tête. Vanessa est désormais plus tranquille, mais l’on sait cet équilibre instable. Et en parlant d’instabilité, Ethan, qui a vu mourir Brona Croft, révèle sa double personnalité : il est un loup-garou, ce qui explique grandement sa nature rebelle, qui l’amène à tuer deux détectives engagés par son père. Quant à Frankenstein, il récupère le corps de Brona dans le but d’en faire la nouvelle compagne de sa créature…

Désormais, Vanessa et le groupe voient de nouveaux ennemis apparaître : les Nightcomers, des sorcières que l’on découvre au service de l’énigmatique Madame Kali/Evelyn Poole, vue dans l’épisode 2 de la saison 1, et qui après avoir vu Vanessa possédée cherche à la dominer pour en faire une pure serviteur de Lucifer, frère du vampire qui torturait Mina Harker dans la première saison. Un nouveau personnage perturbateur (re)fait son entrée : Lily, nouveau nom de celle qui fut Brona Croft, et pour qui son créateur Victor Frankenstein va rapidement se prendre d’affection. Dorian Gray continue lui sa vie de pêché, et Caliban (ou John Clare) son chemin de croix, qui l’amène dans un musée de cire.

©Showtime

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Pour cette deuxième saison, qui gagne deux épisodes en durée, Penny Dreadful prend globalement les mêmes et on recommence. Après tout, on ne change pas une équipe qui gagne (quoique la victoire et la défaite soient trèèèèès relatives dans une telle série). On a à peu près droit au même schéma : un long développement en forme de descente aux enfers pour les personnages durant dix épisodes, perturbés par un fil rouge omniprésent pour toujours mettre les personnages dans l’inconfort et l’embarras, et avec, en prime, une origin stories, dès l’épisode 3 (sur la « formation » de sorcière de Vanessa, en plus d’un « remake » quelques épisodes plus tard quand Vanessa y revient avec Ethan). L’avantage dans tout cela, c’est que si les paroles s’envolent, les écrits restent : la base, c’est-à-dire l’ambiance, l’atmosphère, la tension, et surtout les fascinants personnages continuent de porter la série, avec même un cran de qualité en plus (notamment côté Frankenstein et Lyle, délicieux à leur manière). John Logan capitalise sur ses revenus et il a bien raison ; le souci, c’est que à jouer la sécurité, la série ne travaille pas sur ses défauts, et forcément, avec dix épisodes et non plus huit, le principal inconvénient, celui des longueurs et de la lourdeur du rythme s’en font encore plus ressentir. Le final en est une illustration : la question des sorcières est réglée en vingt minutes, pour trente-cinq minutes d’étirements, histoire de torturer plus encore des personnages qui ont déjà largement bu le calice jusqu’à la lie. Penny Dreadful a néanmoins l’avantage d’avoir assimilé ce défaut à sa manière d’être, de sorte que les 50-55 minutes hebdomadaires d’épisodes ne se ressentent pas. Cela, associé au fait qu’on ne voit jamais l’ennemi que comme une métaphore, une représentation d’un mal ancien, ou tout simplement une divinité démoniaque, renforce le sentiment de suffocation qui fait le charme de la série

Nouveaux enjeux, nouveaux moeurs : les modèles de la saison précédente, notamment le schéma familial, ont volé en éclats face à l’occulte et à la mystique de la série. Premièrement, Frankenstein a truqué les dés en faisant revivre Brona et en se l’appropriant pour lui tout seul, avant que celle-ci ne lui avoue qu’elle est parfaitement consciente de sa condition. Chez Malcolm, l’influence croissante durant toute la saison de Mrs Poole n’a eu de cesse de perturber les personnages, entre Vanessa possédée pour qui tous les personnages sont impuissants (physiquement et symboliquement, chacun de ceux auxquels Vanessa s’attache ne peuvent donner suite à ses désirs), Ethan qui maîtrise tant bien que mal sa lycanthropie, et Sir Malcolm envoûté par les charmes de Mrs Poole et de sa jeunesse éternelle. C’est d’ailleurs quand Malcolm conclut avec Poole, en deuxième moitié de saison, que le fil rouge prend une vraie dimension inquiétante et intriguante, notamment dans une scène étouffante où Vanessa voit les sorcières lui fondre dessus durant un bal, et s’évanouit après avoir vu la salle et ses occupants se couvrir de sang. L’équilibre précaire du petit groupe est constamment remis en question par ces créatures qui peuvent se mêler au décor et attaquer quand bon leur semble. La figure filiale, après les événements de la saison 1, semble totalement mise au second plan, et être mieux représentée dans le personnage de Sembene, avatar du fils dévoué et qui se sacrifie à l’avant-dernier épisode. Ramené en Afrique, il est difficile de ne pas le mettre en rapport avec le fils biologique de Malcolm, laissé sur un rivage africain. On a plutôt tendance à voir la figure d’un prince en exil, tel Orphée aux Enfers, à la recherche de leur humanité, entre Ethan qui se raccroche à Sembene comme point de repère du monde réel pour lui le loup-garou incontrôlable, et John Clare la créature qui veut trouver une condition propre, croit l’embrasser dans un musée de cire (triste rencontre), avant d’être trahi pour ce qu’il est : un monstre (à la manière du nain dans Freaks, de Tod Browning). Dès lors, ainsi qu’il le dit, il vivra à l’écart de l’humanité.

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Un bon point est aussi la légère (mais qui fait toute la différence) simplification de l’enchevêtrement de personnalités individuelles. Ainsi la liberté d’action des personnages est entravée par un problème inhérent à leurs agissements et caractéristiques (le loup, le démiurge, l’ange déchu, la bête blessée), mais tout cela se recoupe avec l’ambiance de possession et de sorcières, qui tant à l’écran que hors-champ ont une prégnance qui les met tout de suite mal à l’aise et constamment sur leurs gardes (voir Malcolm qui se rend lui-même compte que sa joie temporaire n’est pas normale, ou encore les scènes d’hallucination créées par les sorcières rendant Victor et Malcolm borderline face à leurs remords). A cela, séparé du reste par une situation bien particulière, Dorian Gray, qui poursuit sa quête du plus-qu’éphémère, d’abord avec une travestie, qui pense-t-il peut lui apporter cet entre-deux de vie qu’il cherche, lui l’anomalie existentielle, puis avec Lily, qui veut établir avec Dorian un nouveau modèle d’humain immortel, dans une idée de dépassement des mythologies de Shelley et de Wilde absolument brillante d’originalité dont on a hâte de connaître le schéma. De tout ce beau chaos, il faudrait en tirer, à l’instar de la valse que partagent Dorian et Lily, une idée de danse macabre, avec et entre les morts. Consumés dans leur bataille pour un monde qui à défaut d’être blanc comme neige serait au moins gris, le groupe de Malcolm ne gagne qu’en apparence : Frankenstein a pris toute la mesure de son hubris face à la mort, Malcolm tombe de plus en plus dans la mélancolie et le remords, Lyle reste traumatisé, et Ethan jette l’éponge, se rendant à la police. Quant à Vanessa, elle comprend elle aussi que se battre pour la normalité est vain quand on a approché le diable de si près, et rend les armes en s’acceptant telle qu’elle est, restant seule dans la grande demeure et brûlant son crucifix. Cette fin de saison, aux faux airs de final définitif de la série, nous laisse avec des questions pour la suite de leurs aventures : peut-être un effacement temporaire voire définitif de personnages comme John Clare, en fuite, ou Ethan, sur le chemin des Etats-Unis ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec la menace presque intérieure de Dorian et Lily, la saison 3 se voudra nettement plus métaphysique et usante pour les personnages dans le face à face permanent qu’ils livrent face aux ténèbres.

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Portée par une Billie Piper qui au fil de la saison conteste à Eva Green, toujours impeccable, la place de lead role bouffeuse d’écran, reléguant la non moins juste Helen McCrory en grande méchante au second plan, la saison peut se targuer d’avoir un casting féminin d’excellente qualité. Que l’on se rassure, Timothy Dalton, Rory Kinnear, Reeve Carney ou encore Josh Hartnett restent dans la continuité de leur première saison admirable. Mention spéciale à Harry Treadaway, dont la performance théatrale démiurgique (avec notamment la splendide scène des hallucinations) est fascinante du début à la fin, et à Simon Russell Beale en humain trop humain exquis de maniérisme. John Logan a su mettre en valeur le talent de ses acteurs dans une écriture toujours ambitieuse, où l’alchimie tant littéraire que cinématographique est toujours présente. Aux références et à la mise en scène des classiques fantastiques britanniques, il a ajouté le sens du spectacle américain pour former un liant scénaristique fascinant, créant un vrai « penny dreadful » dont la substantifique moëlle se révèle dans toute sa théatralité : le petit groupe fait penser à la Ligue des Gentlemen Extraordinaires version dark, pendant violent de Sherlock Holmes et plus proche de Jack L’Eventreur que d’Oliver Twist malgré les apparences. L’évolution chaotique du monde de Frankenstein, la chasse aux sorcières de Vanessa, le combat contre ses démons de Malcolm, ou le changement organique d’Ethan (nommé Talbot, comme dans le film le Loup-Garou) sont autant de sujets à offrir de nouveaux chefs-d’oeuvre modernes fantastiques

On l’espère que le (freak) show ne s’essoufflera pas en saison 3 (qui devrait d’ailleurs introduire un nouveau personnage, et si c’était le Docteur Jekyll ?). Rendez-vous en 2016 !