Disponible sur Netflix depuis le 5 juin, la série des Wachowski avait un projet très ambitieux, comme la plupart de la filmographie de ses réalisateurs. Verdict

ATTENTION, SPOILER SUR TOUTE LA SAISON. LA LECTURE DE CET ARTICLE SE FAIT A VOS RISQUES ET PERILS.

Sense8 fait immédiatement penser à Cloud Atlas, évidemment : huit personnes, à travers le monde, se retrouvent connectées par un moment précis dans le temps, celui d’une femme échevelée, donnant naissance à ces « sensitifs » (sensate en anglais), et qui se tire une balle dans la bouche au moment où une sorte d’organisation semble venir pour elle, pour leur permettre de survivre. Ces huit personnes commencent donc à expérimenter des apparitions, d’une part, mais peuvent également vivre les actions des uns et des autres d’autre part. Ces personnages, qui sont-ils ? Nous avons Wolfgang, un cambrioleur berlinois obsédé par un certain type de coffre-fort dit inviolable dont il rêve de percer le secret ; Riley, une DJ islandaise basée à Londres ; Lito, un acteur de telenovelas mexicain ressemblant furieusement à Antonio Banderas, le sex-appeal avec ; Sun, une femme d’affaires sud-coréenne bénéficiant d’un traitement légèrement machiste ; Nomi, une blogueuse transexuelle militant pour les droits LGBT ; Kala, une jeune fille dans la fleur de l’âge, priant le dieu Ganesh, et promise à son fiancé Rajan dans le cadre d’un mariage (officiellement) d’amour ; Will, le seul flic idéaliste de Chicago ; et Capheus, un conducteur de « matatu », un minibus kényan customisé.

©Netflix

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On avait dit dans la critique du pilote que l’on attendait plus de densité et d’épaisseur, mais aussi une plus grande définition des enjeux pour une série au topo atypique dans le monde du petit écran. Tant qu’à vouloir refaire du Cloud Atlas, autant l’assumer et le lécher puisqu’à la télévision, place est laissée à l’établissement progressif du pitch et des enjeux ; eh bien on attend toujours le pitch et les enjeux. Si que dans Sense8, si contrairement à Cloud Atlas on ne se perd pas dans le propos, on se perd plutôt dans le néant narratif : Sense8 reste dans la pure contemplation de ces huit êtres soudain connectés entre eux à travers le monde, en incluant de temps en temps un fil rouge narratif sur une organisation maléfique, la BPO, fil rouge qui ne démarre vraiment que dans l’épisode 8 au moment d’une séquence de course-poursuite entre Nomi et la BPO, avant de s’estomper à nouveau jusqu’aux deux derniers épisodes, pour finir la saison sur un affrontement « sensate-tional » bourré de deus ex machina et un cliffhanger absolument pas subtil qui nous laisse encore plus en proie aux interrogations. Comme si la série voulait faire passer la pilule par rapport à son manque de profondeur scénaristique et masquer par l’attente de la saison 2 le fait que les Wachowski aient jugé qu’une série suffisamment atypique sur la forme pouvait générer (première question de matrice) une écriture de fond. C’est raté.

Si on ne s’ennuie malgré tout pas dans Sense8, il manque clairement et cruellement un ennemi défini. Et quand celui-ci arrive vraiment dans l’épisode 12 (!!!), la saison se conclut par une énorme ellipse narrative. Se vantant d’être une « série cinématographique », avec les mêmes moyens qu’un film, Sense8 s’est perdu dans son ambition de fresque picturale télévisuelle, et fait office de longue introduction de près de douze heures après laquelle on se questionne encore plus et sur la forme, et sur le fond. Il faut ainsi attendre la mi-saison pour que les personnages  prennent enfin leurs marques avec ce nouveau pouvoir et commencent à peine à ébaucher des questions sur celui-ci. Quant à Jonas, le personnage-lien entre les huit sensitifs, il ne prend aussi son importance que dans le final, se contentant auparavant d’apparitions impromptues. Pis, Sense8 coche toutes les cases de la maladresse, tombant dans le grand public (la toutefois belle scène de la chanson « What’s Up » et la délurée scène de partouze sensitive) et la psychologie de comptoir aux gros sabots (les classiques idéalisme et naïveté types « ne te marie pas si tu n’en n’as pas envie » ou « tu n’es pas obligé(e) de faire cela, tu es quelqu’un de bien » polluant les fins d’épisode) postulat de facilité ne contribuant qu’à noyer le poisson (et les possibilités de développement autour de la relation des sensitifs). Le méchant, appelé Whispers, dont le pouvoir est de hanter le sensitif qui le regarde dans les yeux, rappelle le nihiliste Smith (il a d’ailleurs, à l’instar du Smith démultiplié dans Matrix 3, plusieurs noms), combiné à la bureaucratie combattue par V dans V pour Vendetta : un ennemi omnipotent, tentaculaire, voulant vraisemblablement s’offrir la destinée humaine en prenant le contrôle de leurs vies ; mais à l’instar des zombies de The Walking Dead, il n’est que fugace et assez inoffensif pour le moment, surtout vu les capacités de nos néo-Heroes qui sont quand même à 8 contre 1…

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Telle la célèbre série zombifiante, au lieu de faire cause commune en permanence comme elle nous l’avait promis, Sense8 s’est perdu dans une myriade d’histoires qui sans être dénuées d’intérêt se sont vites vues répétitives, le tout pour nourrir ce qui semble obséder les Wachowski : le retour au ventre de la mère matricielle, en passant par un érotisme aussi subtil qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Forçant le passage dans V pour Vendetta à grands coups d’explosion du Parlement, et passant par le fantasme incestueux dans la trilogie Matrix avec Trinity et Perséphone, l’érotisme est en permanence à l’écran puisque tous les personnages se retrouvent dans une intrigue sentimentale : Lito, gay contrarié, est fou de son bel Hernando avant d’accueillir Daniela pour des plans à trois platoniques, Nomi et sa copine Amanita couchent ensemble dans les trois quarts des épisodes, Will tombe amoureux de Riley et se retrouve à l’embrasser de manière imaginaire, tout comme Wolfgang le nudiste a des aventures occasionnelles avant de rencontrer Kala qui elle est promise à Rajan, tandis que Capheus ne jure que par sa mère et sa santé. Seule Sun semble à l’écart de cela, puisqu’évoluant dans une société profondément machiste où on ne traite qu’entre hommes. Sun, Kala et Capheus sont d’ailleurs les absents de cette désormais fameuse scène de partouze internationale, signe que chez les Wachowski, la subtilité c’est pour les faibles : la preuve en est par les successives, peu ragoûtantes et totalement inutiles scènes de naissance des différents personnages, accentuées par un bon gros détail ostensible au cas où on n’aurait pas compris à qui on avait à faire (par exemple, la naissance de Will se fait dans… une voiture de flic ! Et Kala à côté d’une statue de Ganesh ! Coïncidence, vous croyez ?). Et à part à l’occasion d’une vanne osée de Lito dans l’épisode final, on n’arrive pas à voir ce qu’il y a de « sensational » dans plusieurs intrigues tournant autour du sexe. Plutôt que d’offrir une véritable aventure aux fans, les Wachowski s’offrent un gros fantasme obsessionnel, qui au mieux sert leurs idéaux pour le combat LGBT (Nomi n’est que l’avatar de Larry/Lana Wachowski) et le fracassement des barrières de l’intime, ce qui est louable, mais au pire témoigne d’un problème personnel de jouissance. A vous de voir.

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Une moitié de saison s’écoule donc lentement pour que nos personnages s’acclimatent à ces pouvoirs, avant de vraiment les utiliser pour le bien commun dans les deux derniers épisodes, où Capheus, Wolfgang, Kala, Sun et Lito, tenus totalement à l’écart de « l’intrigue » Whispers, font figure de miracles divins venant au secours de Will, Nomi et Riley, les seuls à avoir vraiment eu autant une intrigue individuelle que collective développée. Auparavant, ces pouvoirs étaient simplement utilisés pour le bien personnel, aider l’un à régler ses petits problèmes, comme Wolfgang qui prête sa force à Lito, ou Sun-le-cliché-de-l’asiatique-qui-connaît-les-arts-martiaux qui aide Capheus-le-fanboy-de-Van Damme, s’échanger des banalités (« Tu es où toi ? A Londres et toi ? Wouaho je voudrais tant voir Londres, je suis à Nairobi »), ou bien se rouler des pelles imaginaires après s’être « rencontrés » deux fois, scènes qui deviennent drôles puisque les personnages passent pour des idiots. Certains ne se sont presque jamais rencontrés ! Lito et Capheus, Wolfgang et Capheus, Kala et Lito, entre autres, sont des schémas qui ne sont jamais intervenus. Plus encore, les Wachowski ne poussent même pas les intrigues individuelles jusqu’à mettre en relation les personnages et leurs milieux, certains pourtant problématiques : la pauvreté et la violence au Kenya, le machisme et l’injustice en Corée, le traditionalisme hindou… De même, la série pose des tas de questions, et le sexe pourrait en être un appui, mais restent lettres mortes : peut-on être acteur de classe mondiale et gay ? Comment impacter le monde si le monde ne nous respecte pas pour les choix qu’on fait ? Peut-on forcer quelqu’un à se marier par intérêt sous couvert d’amour ? Les Wachowski pervertissent ces filons en le mettant au service des fils narratifs (cf Capheus qui doit se compromettre pour des médicaments ou Lito qui se prend pour un menteur puisqu’il joue), ruinant l’originalité de la forme de la série par un fond ultraclassique. C’est d’ailleurs un problème inhérent au personnage de Riley qui amène le final de la série, mêlant ce particulier à la question « Whispers ». La cerise sur le gâteau est l’uniformisation de ces milieux par la langue anglaise, parlée quelle que soit l’origine du personnage, ce qui n’aide pas à marquer le coup. Quant aux huit acteurs, chacun jouant son rôle sobrement (à part peut-être Jamie Clayton, qui comme dit plus haut est la porte-parole de Lana Wachowski et a donc une place plus prépondérante), ils semblent ne pas arriver à transcender le propos.

Contemplative, peu engagée, et parfois incohérente (les sentiments déclenchés par cette connexion ? Et qu’est ce que le psycellium, bon Dieu ?) malgré un plaisir certain au visionnage par son esthétique et son atypique, Sense8, comme Jupiter Ascending précédemment, déçoit. Un rebond et une vraie prise de risque sont attendus en deuxième saison, sous peine d’être vite un nouvel aveu d’impuissance wachowskien. Un comble, pour les créateurs de Matrix…