La série tant attendue des Wachowski, Sense8, est arrivée sur Netflix, prête à bousculer le paysage audiovisuel par son projet ambitieux, à l’image de la filmographie de ses créateurs. Verdict sur le pilote

Sense8 fait immédiatement penser à Cloud Atlas, évidemment : huit personnes, à travers le monde, se retrouvent connectées par un moment précis dans le temps, celui d’une femme échevelée, semblant au courant de l’existence de ces huit élus et apparaissant à un moment de leur vie quotidienne, et qui se tire une balle dans la bouche au moment où une sorte d’organisation semble venir pour elle. Ces huit personnes commencent donc à expérimenter des apparitions, d’une part, mais paraissent également vivre les actions des uns et des autres d’autre part : une sirène de police chez l’un retentit ainsi chez l’autre. Ces personnages, qui sont-ils ? Nous avons Wolfgang, un cambrioleur berlinois obsédé par un certain type de coffre-fort dit inviolable mais dont il rêve de percer le secret ; Riley, une DJ de Londres ; Lito, un acteur de telenovelas mexicain ressemblant furieusement à Antonio Banderas, le sex-appeal avec ; Sun, une femme d’affaires sud-coréenne bénéficiant d’un traitement légèrement machiste ; Nomi, une blogueuse transexuelle militant pour les droits LGBT ; Kala, une jeune fille dans la fleur de l’âge promise à quelqu’un dans le cadre d’un mariage arrangé ; Will, le seul flic idéaliste de Chicago ; et Capheus, un conducteur de « matatu », un minibus kényan customisé.

©Netflix

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Entre Netflix et les Wachowski, ca ne pouvait que fonctionner : les uns sont la nouvelle pieuvre ambitieuse du visionnage chez soi, mettant à genoux des distributeurs, et cherchant à s’étendre sur tous les continents par son service de streaming légal et son catalogue qui ne cesse de s’emplir ; les autres, tout aussi ambitieux et jamais dans la demi-mesure côté projets (Matrix, Cloud Atlas), cherchent à montrer que dans la science-fiction, ils sont des références, cela passant par des productions-phénomènes destinées à marquer (et à diviser) les spectateurs. Avec Sense8 (que l’on peut prononcer malicieusement « sensate », d’où découle « sensational »), c’est le moyen pour les Wachowski et Netflix de toucher tous et toutes à travers le monde (les scènes ont été tournées dans les villes représentées, soit donc huit villes différentes). Et pourtant, curieusement, aucun de ces huit hurluberlus ne parlera sa langue maternelle, pour laisser place à l’anglais, ce qui peut se regretter, mais qui pour des questions techniques peut se justifier. Mettons donc au crédit des Wachowski cette propension toujours impressionnante à gérer de tels projets, auparavant sur grand écran et maintenant sur petit, qui sont certes la marque d’un ego assez développé (et l’entreglosage entre les différentes œuvres n’est pas pour y contredire), mais toutefois la preuve d’une imagination cinématographique toujours foisonnante.

Dans ce pilote d’une durée excédant légèrement une heure, les Wachowski peuvent ainsi mettre en place, avec le temps et la manière, leurs idées folles : ces huit personnages, ces huit pantins manipulés par l’espace-temps, vont dans leur singularité (parfois comique, à l’image de Capheus ou Lito) ou leur marginalité/individualité (dans le cas notamment de Kala, Sun, ou Riley pour qui le quotidien est moins transcendant voire même contraignant) se mettre au service des thèmes récurrents brassés par les Wachowski dans toutes leurs oeuvres, à savoir le combat LGBT (un peu plus souligné depuis Cloud Atlas et le remplacement au générique de « Wachowski Bros. » par « The Wachowskis » ou « Andy et Lana Wachowski », dû au changement de sexe de Larry), la place insignifiante de l’Être dans un monde et un univers orwello-gilliamien de manipulation, le bouleversement des croyances des uns et des autres par le surgissement d’une réalité alternative… Les Wachowski installent donc leur nouvel univers à la manière d’un gosse s’attaquant à son nouveau jeu de construction : grossièrement, un peu à tâtons, mais méticuleusement, avec une idée bien précise en tête (et quelques effets spéciaux).

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Car la subtilité n’a jamais été le fort des Wachowski : ainsi, de la même manière qu’on assiste aux ébats de Trinity et Neo dans Matrix Reloaded, on entre dans la vie de Nomi par le versant sexuel, pour souligner et même surligner le propos. Perlent ensuite le machisme des corps sociaux sud-coréens, la place de l’argent et de la religion au Kenya et en Inde, mais aussi le schisme entre police et gangs dans les quartiers de Chicago pour établir un schéma de dénonciation des sociétés à la sauce wachowskienne, soit des plans picturaux et ponctuels mettant le personnage visé aux prises avec le monde qui l’entoure, de sorte que, et Sense8 va en être un exemple frappant, chaque personnage va être héros, et son propre héros. Classique, mais efficace, et dans ce pilote, les Wachowski dessinent les contours de ce que sera Sense8, et si le projet s’annonce très excitant à suivre sur le petit écran par son originalité, il reste trop dans le contemplatif, oscillant du banal au tragique en passant par le comique, pour nous laisser avec encore plus de questions qu’avant de visionner la série. Après une splendide scène introductive très puissante et très travaillée, nous nous retrouvons dans le quotidien des personnages, dans une mise en scène de ceux-ci par petites touches avec pour tout surgissement de fantastique quelques apparitions, et de vagues connexions qui s’établissent : tout cela manque encore de rythme et d’épaisseur. Les enjeux ne paraissent pas encore définis, mais il semble probable que ce soit le cas au fil des épisodes, à la manière d’un long cycle mélangeant drame et science-fiction. Sense8 est une dynamique dense et progressive, comme son illustre aîné Cloud Atlas avant lui, mais qui semble en effet fonctionner, ainsi que son co-créateur J.Michael Straczynski l’a déclaré en interview, comme un long film de douze heures. Espérons dès lors cette promesse plus qu’alléchante d’originalité sera tenue

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Sense8 reste une série qui se démarque par son projet atypique, mené par deux créateurs dont chaque oeuvre est un événement en soi. Signalons dans ce nouveau chapitre cinématographique la performance de Daryl Hannah, qui se démarque clairement des autres personnages pour l’instant tout juste ébauchés par sa scène solo de cinq bonnes minutes, et incroyable de maîtrise dans son jeu de schizophrène, ainsi que celle de Freema Agyeman, qui fonctionne comme un sidekick totalement décalé, et appelée à l’être puisque jouant le rôle de la petite amie de Nomi. Nul doute que même sans être une des élues, sa performance est programmée pour marquer, en tant que telle car son personnage est l’archétype de la défenseur intrépide des droits humains, mais aussi en tant qu’artistique : on est loin de la Martha Jones de Doctor Who, pas timide, certes, mais à la personnalité nettement plus effacée.

Les douze épisodes de Sense8 sont en ligne : rendez-vous à la fin du marathon pour le bilan de saison !