Seconde partie de notre diptyque, en l’honneur du centième anniversaire de la naissance d’Orson Welles. TCM Cinéma diffuse demain soir le film considéré comme le plus grand chef-d’oeuvre de tous les temps : Citizen Kane

On le sait peu, mais Citizen Kane est le premier film d’Orson Welles. Il en est le réalisateur, l’acteur principal, le co-scénariste, et le producteur, avec pour tous moyens sa troupe, le Mercury Theatre, et quelques centaines de milliers de dollars. Et ce premier film de ce petit nouveau est désormais considéré comme le plus grand film de tous les temps, performance inégalée et probablement inégalable pour un premier film, hier comme aujourd’hui, et certainement pas demain la veille. Cela tient notamment, dans un contexte de second conflit mondial, aux innovations cinématographiques ahurissantes pour une époque où Alfred Hitchcock commençait à se faire connaître avec Rebecca ou Soupçons. Première étape de la longue et tumultueuse carrière d’Orson Welles, Citizen Kane est à la fois le début, le milieu et l’apogée, l’esquisse et la maturité, les premiers pas et les mémoires d’un homme à la vie essoufflée. Et comme tout bon Orson Welles, il ne sera acclamé que rétrospectivement, et connaîtra un tournage et une production mouvementés, la faute à un W.R.Hearst qui n’a pas vraiment apprécié les allusions à peine voilées à son attention et a tout tenté pour saboter le film

Citizen Kane est l’histoire reconstituée, sous certains aspects ponctuels, de la vie de Charles Foster Kane, un magnat de la presse qui a réussi, et a même tenté d’embrasser une carrière politique. Inspiré de la vie d’un vrai magnat, William Randolph Hearst, le film se présente comme une longue succession de flashbacks dévoilant petit à petit la vie de Kane. Car en effet, le film s’ouvre sur celui-ci passant l’arme à gauche, prononçant le mot « Rosebud » avant de lâcher une boule à neige. Intrigué par ce mot et sa signification, le journaliste Jerry Thompson va mener l’enquête, interrogeant les gens qui ont partagé la vie de Kane, et va en découvrir chaque fois un peu plus… Successivement nous sont offerts l’enfance, l’ascension, la tentation de la politique, avant la mort seul, reclus, isolée, menant à la révélation finale de la signification de Rosebud…

©RKO

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Il y a un avant et un après Citizen Kane. François Truffaut ne s’y trompait pas quand il déclara que Citizen Kane « résume tous les films et préfigure tous les autres » : à l’image de son personnage, le film est une oeuvre monumentale, inclassable et surtout non-reproductible. Citizen Kane est de ces films (voire le seul ?) qui marquent d’une pierre plus blanche que blanche l’histoire du cinéma, immuables, inamovibles, totem filmique devant lequel même les producteurs les plus véreux vont se prosterner pour faire tourner la chance de leur côté. Bien avant La Soif du Mal et son plan-séquence d’anthologie, Welles avait déjà recomposé les règles du septième art à sa manière, pour mieux les transgresser. Welles est dans ce film statufieur et statufié : alors qu’il vient de se lancer dans la réalisation, il fait déjà son autobiographie par anticipation (le premier plan est celui d’un vieillard mourant !), celle d’un homme à la formidable montée en puissance, avant que la méfiance ambiante (puis le mccarthysme) ne l’obligent à fuir Hollywood et les Etats-Unis pour l’Europe, pour finir par bâtir son propre empire, mais si vaste qu’il en restera inachevé. Citizen Kane est donc le premier salut au monde de ce gamin effronté (25 ans), le premier V de la victoire de Welles sur le cinéma, tout cela au travers d’un film tout de même éminemment politique, puisqu’il dépeint implacablement une société où celui qui sait utiliser le pouvoir à son avantage gagne, quelque soient les moyens mis en oeuvre, à l’opposé de son contemporain Mr Smith au Sénat, où le héros est bien plus candide.

Innovant serait presque un euphémisme pour décrire Citizen Kane. Cette oeuvre, 75 ans avant notre ère, a redéfini les contours de la mise en abyme, pour proposer un film dans le film, bien aidé par les multiples plongées et contre-plongées qui nous mettent en position à la fois de spectateurs de l’évolution de Charles Foster Kane, et à la fois d’enquêteurs, aux côtés du journaliste Jerry Thompson, qui s’efface selon les volontés du marionnettiste manipulateur Welles. Plus encore, par son écriture de l’aspect, Welles/Kane nous guide dans le labyrinthe de son puzzle de flashbacks, se permettant même le luxe de mettre dès le début de son film une bande d’actualités correspondant aux différents moments du film ! Citizen Kane sera dès lors le livre ouvert de l’homme, et surtout de l’homme dans cette société de l’être et du paraître, un peu comme le livre sur lui que Frank Underwood demande à Tom Yates d’écrire dans la saison 3 de House of Cards, mais en plus mordant, plus sauvage, et moins complaisant, bref, un livre ouvert wellesien, renforçant l’idée d’un premier retour sur sa personne, une idée révolutionnaire pour l’époque, mais surtout incroyable de maturité. A 25 ans, Orson Welles montre déjà qu’il sait mettre la forme au service du fond, et le fond au service de la forme, maniant la profondeur de champ comme personne pour jouer sur les ressorts de l’intensité dramatique, couvrant l’espace de la voix de stentor d’un narrateur de l’ombre, comme pour nous dire, déjà, que ce voyage cinématographique ne nous laissera pas indemnes.

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Citizen Kane est indéfinissable probablement parce que son auteur lui-même est indéfinissable, en témoignent le nombre de projets inachevés qu’il a laissés derrière lui, ni ne semble même sûr de l’orientation prise par son film : on distingue derrière ce monstre de cinéma, de pantins, d’allers et de retours dans une vie imaginaire une tension entre le manifeste cinématographique d’un jeune homme dans sa société marquée par la seconde guerre mondiale, découvrant le cinéma, ses réseaux et méandres, et s’inscrivant en faux de son temps en bâtissant son propre château, métaphore du puzzle de sa vie ; entre cette dimension autobiographique néo-adulte, personnelle, si multiple dans les thèmes abordés (et là résonnent les paroles de Maintenant je sais, de Jean Gabin : « Vers 25 ans, j’savais tout : l’amour, les roses, la vie, les sous « ) mais aussi tellement particulière au personnage, celui qui tentera de faire un Don Quichotte, qui fera un Othello et un Macbeth, mais qui fera aussi La Soif du Mal et le Procès ; entre, d’un point de vue plus psycho-psycha, un appel à la mère par la signification du mot Rosebud, ce symbole d’une enfance perdue, pervertie par le pouvoir, disparue dans une aliénation sans retour à la société capitaliste où les médias pervertisseurs et pervertis sont le « quatrième pouvoir » ; entre un réquisitoire engagé contre son époque et son milieu, dans lesquels le pouvoir avait une mainmise telle que déjà le cinéma était une industrie : Citizen Kane administre une claque universelle aux spectateurs et singulière au cinéma, en l’appelant par sa construction rétro-active (comprendre : le rôle structurel des flashbacks) à briser ses carcans et modèles. Citizen Kane est tout cela, à travers, en fil rouge, l’histoire double d’un homme dont la substantifique moëlle, le bouton de rose dans un monde noirci, réside dans une enfance brisée.

Film monument, révolution cinématographique sans précédent, traité comme personnel mais aussi comme universel, Citizen Kane est oeuvre de génie, et une référence filmique indispensable.