A l’occasion du centenaire de la naissance d’Orson Welles, nous vous proposons un diptyque sur Orson Welles, à travers deux de ses chefs-d’oeuvre : La Soif du Mal, et Citizen Kane. Hier soir, TCM Cinéma diffusait le premier nommé…

La Soif du Mal aurait bien pu ne jamais voir le jour : Orson Welles, ruiné après l’échec de La Dame de Shangaï, est contacté par Universal pour jouer dans ce qui deviendra La Soif du Mal. Charlton Heston, également casté, convainc les studios de lui confier aussi la réalisation. Ce film n’échappera toutefois pas aux fameux tournages chaotiques de Welles, puisque la version que le réalisateur a toujours voulu ne verra le jour qu’en 1999 grâce à quelques admirateurs qui suivront toutes ses indications à la lettre. La Soif du Mal ne sera même pas un succès à sa sortie en salle et sera durant plusieurs années considéré comme une série B comme les autres. Avant que l’Europe ne la consacre, comme le film culte qu’il est devenu, tant cinématographiquement que du point de vue de la filmographie de Welles. Car aussi bien du point de vue de la forme (un plan-séquence de 3mn d’anthologie) que du fond (le problème de la frontière américano-mexicaine).

La Soif du Mal (ou The Touch of Evil en VO), sorti en 1958, est un pur film noir, qui nous fait assister à l’explosion d’une bombe (c’est d’ailleurs l’aboutissement du plan-séquence d’ouverture) à Los Robles, ville-frontière entre les Etats-Unis et le Mexique où les gangs font la loi. Pour mener l’enquête, deux conceptions s’opposent : Hank Quinlan, l’Américain, le chef de la police (corrompue) du patelin, aux méthodes brutes et brutales ; et Mike Vargas, le Mexicain vertueux, en plein voyage de noces avec sa femme Susan, et qui vont se retrouver à la merci de cette petite ville aux secrets inavouables…

©Universal

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Charlton Heston, Janet Leigh, Marlene Dietrich, et Orson Welles himself. Ca aurait pu être le casting d’un film d’Alfred Hitchcock (dont le Psychose sort deux ans après ce film), mais, ainsi qu’on l’a dit, c’est un Orson Welles, avec ses galères de production, de montage, d’emploi du temps… Mais avec un cinéaste tel qu’Orson Welles, on se dit qu’il faut bien ce chaos pour arriver à l’ordre des choses que le film, que ses films, tentent d’instaurer ou plutôt de désinstaurer. C’est précisément le propos de La Soif du Mal et de sa caméra qui évolue au fil des travellings, des rapprochements et des reculs, l’histoire d’un homme et de sa femme qui s’opposent à un ordre établi qui gangrène autant au niveau local qu’au niveau national. Le film fonctionne, est même, un propos allégorique sur le Bien et le Mal, la vertu et la corruption, le propre et le sale, la compassion et la perversion, David (Vargas) contre Goliath (Quinlan). Welles soigne d’ailleurs ses plans en noir et blanc, entre ombre et lumière, plongée et contre-plongée, zoom et recul pour mieux mettre en valeur la crasse de cette ville au positionnement stratégique : placée entre les Etats-Unis et le Mexique, elle permet des trafics de drogue incessants, entraînant par là le graissage de patte de la police et donc une situation paralysée, et où la morale, tel le portrait de Dorian Gray, s’enfonce un peu plus dans la suie. La drogue, d’ailleurs, est un acteur principal du film, celui qui étiole le réel et contrôle donc l’ordre établi. Elle n’est pas seulement un fil rouge : en témoigne la scène hallucinante (sic) de Janet Leigh, droguée par Hank Quinlan, touche de mal finale, s’il en fallait encore une, à cette représentation de la société, pourrie et pourrissante, ce Game of Thrones à échelle locale, 50 ans avant l’heure.

La drogue EST cette « touch of evil », ce maillon qui relie le réel au fantasme, acide sulfurique pour un film sulfureux, brouillant les pistes d’un Vargas en chevalier blanc (ironie, ou quand un Mexicain va à la conquête d’une Amérique elle-même ouverte aux drogues mexicaines qui la ronge : Welles ne laisse rien au hasard) à l’assaut de la forteresse, supposée imprenable grâce à ses succès policiers, Quinlan, et tentant de renverser cet ordre que la police corrompue par cette même drogue tient d’une main de fer. La « touch of evil » se retrouve révélée par cette ville elle-même à la frontière (sic) du bien et du mal : Vargas s’attaque violemment aux membres du gang qui ont kidnappé sa femme, Quinlan cache sous ses gloires policières des pots de vin monstres (en plus d’une balle dans la jambe qui a mal cicatrisé, une allégorie de ce mal qui le ronge), Tanya (Marlene Dietrich), la neutre qui possède un bordel… A l’image de la scène de Quinlan injectant de la drogue à Susan, The Touch of Evil est un film profondément métaphysique face auquel Welles nous place en spectateur au-dessus de la mêlée (en atteste le plan-séquence filmé dans une grue tout au long duquel on attend l’explosion de la bombe), et nous sommes à la fois victimes, observateurs et complices passifs d’un spectacle, assistant impuissants à la désagrégation d’une ville, de sa société, symbole et mise en abyme d’une zone qui encore aujourd’hui des tensions liées à la drogue dans un contexte politique qui à l’époque pouvait à la moindre incartade basculer dans un pareil chaos. Welles use et abuse des plans larges, des jeux de lumière, des variations de musique, pour tour à tour nous procurer de l’excitation, la nausée, la curiosité, comme un cheval qui hennit et se cabre en même temps, désarçonnant les personnages sur scène (car Los Robles est bien un théâtre d’événements)

©Universal

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Spectacle total où chaque détail a son importance, La Soif du Mal en devient un film multi-facettes : film politique, donc, mais aussi expérimental, par ses techniques toujours sur le fil du rasoir, où la forme sert au poil le fond (le plan-séquence en grue est le reflet d’une intensité et d’un dramatique vertigineux), devenant ainsi un film innovant, dans son propos comme dans sa manière d’être filmé, du travelling au noir et blanc en passant par la plongée/contre-plongée. La Soif du Mal est une véritable leçon de cinéma donnée par un réalisateur qui malgré tout le chaos qu’il crée sur sa route réussit toujours à organiser son bordel et à tirer de lui-même ces films qui tous à leur manière resteront révolutionnaires. A l’image de son contenu, La Soif du mal n’est clairement pas un film comme les autres. C’est là la force d’Orson Welles, celle de puiser une énergie étonnante en lui et d’en faire de grands films : que ce soit derrière ou devant la caméra, il n’existe nul autre pareil à Orson Welles en termes de coordination du fond et de la forme. Un film part dans tous les sens, mais c’est en étirant tous ces procédés qu’on aura sous la main que l’on pourra mettre au jour un produit cinématographique nouveau. Heureusement pour lui, Orson Welles est né et a officié à une époque où le cinéma sortait encore de son cocon : il a pu contribuer à en faire le papillon qu’il est maintenant.

Servi par des acteurs incroyables, jouant à la perfection leurs rôles de marionnettes à la merci du manipulateur Welles, percutant dans son propos et sous toutes ses coutures, La Soif du Mal est un classique qu’il faut absolument voir. La suite dans une semaine : Citizen Kane !

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