Dessinée, écrite et colorisée respectivement par Michael Lark, Greg Rucka et Santi Arcas, ce premier tome de Lazarus est aussi le nouvel essai de Glénat (le Chat de Geluck) dans le domaine de la publication de comics originaux américains, la forte bien nommée collection Glénat Comics, accompagné des premiers tomes de Drifter et de Sex Criminals.

Ici, l’action se déroule dans un futur proche, dystopique. Les frontières anciennes sont abolies, le monde est régi, à la manière de la Venise de Shakespeare, par l’opposition entre deux grandes familles, les Carlyle et les Morray. Si cette opposition est bien réelle et découle parfois dans des bains de sang, la guerre n’est toutefois pas vraiment déclarée et les alliances sont possibles. Au milieu de tout ça, chaque famille est défendue par son Lazare, humain artificiel disposant de caractéristiques physiques supérieures à un humain normal, ignorant sa propre condition. 

 

On suit, dans l’univers impitoyable de ce premier tome, l’histoire passionnante du Lazare de la famille Carlyle, appelée Forever. Il est fascinant de constater, c’est la première qualité de cet album, la réussite dans l’écriture de ce personnage : être certes artificiel, elle est sans doute la plus sensible des créatures de cet univers, étant à la fois indifférente et conditionnée par le conflit qui l’entoure : si c’est bien son travail de gérer les interactions entre sa Famille et les Morray, elle ne semble pas y prendre plaisir ni trouver son travail juste, tant elle est préoccupée par sa propre condition, qu’elle ignore. Si elle déteste tuer, elle est pourtant créée à cet effet sans le savoir, et c’est tout le paradoxe et l’intelligence de ce protagoniste. Autre caractéristique propre, bien qu’artificiel elle ne semble pas être à proprement parler un robot selon le sens classique du terme, puisqu’elle est animée de sentiments et d’un relatif libre arbitre, en faisant un personnage foncièrement original et très plaisant à suivre.

 

Lazarus

@Glénat

C’est ce sentiment d’intelligence qui anime d’ailleurs tout ce premier tome. En effet, c’est avec subtilité que les personnages, du traître aux indécis, sont présentés, et malgré le caractère terrible et dystopique de l’histoire contée, l’auteur ne tombe jamais dans un pathos handicapant, pourtant presque inhérent au genre dans les œuvres contemporaines. Pour exemple, si les humains de classe moyenne ou pauvres sont bien considérés comme des moins que rien (Déchets étant le terme utilisé par les dirigeants), le récit passe sans s’y attarder pour ne pas laisser cela trahir un récit sombre mais tourné vers la condition (presque humaine) de son protagoniste. Ne sombrant pas dans une action et une violence omniprésente, l’album n’est à cet effet jamais démagogique et arrive à captiver son spectateur sans le prendre dans le sens du poil, ne tombant pas dans les affres d’un pitch de base pourtant assez risqué (on peut ici prendre pour exemple des œuvres comme Matrix ou Equilibrium, qui en effet présentent des similarités a Lazarus sans jamais l’égaler au niveau du ton employé).  Ici, le nihilisme est a l’œuvre et apporte une vraie force au récit. Seule interrogation pour l’instant : la référence mythologique au biblique Lazare, dont on peine à trouver le lien avec notre histoire, ne parlant jamais de résurrection ou des autres caractéristiques du mythe. On se demande un peu d’où sort cette dénomination étrange pour un personnage simplement surpuissant et enclin au doute.

Les autres personnages, bien sûr, ne sont pas en retrait et proposent une véritable fresque de l’humanité telle qu’on la connaît. Si la famille Carlyle est, on l’apprend au cours du récit, gangrenée par une trahison interne, cette dernière montre bien le côté résolument sombre et réaliste du récit, ou aucun n’est blanc ou noir. Dans un monde où la création artificielle d’humains et la soumission des basses classes sont considérées comme la norme, tous sont coupables de crimes communs et n’en sont pas moins des humains, avec un sens intrinsèque, pour la plupart, de l’honneur et du respect de la parole donnée. C’est ce profond réalisme qui anime le récit qui le rend si attrayant, accompagné d’un dessin très sobre et efficace. Chaque personnage et lieu est, dans ce premier tome de Lazarus, détaillé aussi bien sur le fond que sur la forme, a l’aide de dégradés de lumière maîtrisés et d’un très bon sens de la profondeur, notamment lors des dynamiques scènes de violence. Toutefois, on peut reprocher au niveau des traits un caractère un peu statique et impersonnel, rendant parfois un peu difficile de distinguer certains personnages d’autres, ou de faire ressortir parfaitement leurs sautes d’humeur.
Maîtrisé et en tous points intéressant, ce premier tome de Lazarus est une réussite presque complète, et se place haut dans le genre de la dystopie pessimiste. On attend le second tome avec impatience !

AMD