Après 6 saisons admirablement tenues, Justified a vu se fermer le rideau sur un final tout en nuances, sur la pointe des pieds mais certainement pas en mode mineur.

C’est avec énormément d’émotion et un plaisir jamais démenti que s’est achevée une série à mon sens encore trop peu reconnue malgré ses grandes qualités. Pendant six années, nous avons vu le Marchal des Etats-Unis Raylan Givens arpenter chaque recoin de Harlan, son patelin natal, au fin fond du Kentucky, afin de chercher de quoi mettre hors d’état de nuire l’esprit criminel le plus rusé de la région, son ancien camarade de jeunesse, alors que tout deux travaillaient ensemble à la mine qui faisait vivre le conté, Boyd Crowder.

Six saisons, ça peut paraitre long pour un pitch aussi simple, qui peut d’ailleurs également résumer le pilote. Pourtant, c’est précisément la simplicité de la proposition de départ et l’intelligence de la part de l’équipe aux commandes de s’y tenir qui ont permis à cette série de maintenir et approfondir son identité et son efficacité épisode après épisode.

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Justified est, en effet, de ces séries qu’il n’est pas nécessaire de suivre longtemps avant de savoir si l’on va l’aimer ou pas. Elle peut éventuellement paraitre anodine au départ et ce n’est qu’à force de la côtoyer que l’on peut véritablement prendre conscience de la virtuosité d’écriture qu’elle déploie, mais si les personnages et l’univers ne vous plaisent pas, peu de chance que la suite vous séduise davantage.

L’immuabilité des choses peut d’ailleurs être considérée comme l’un des partis-pris de la série. Dans une modernité qui a envahi quasiment tout notre espace, et notamment l’imaginaire médiatique que nous partageons, Justified nous offre les paysages quasiment vierges d’une région oubliée par le développement économique, une population fonctionnant à la débrouille et s’organisant autour de personnalités fortes ayant gagné à la force de leur détermination le respect qu’on leur accorde. Dans ce monde qui fait chanter l’accent du sud à l’unisson avec le bruit des armes à feu, technologie et criminologie ne font pas le poids face à la connaissance de la personne que l’on a en face de soi et la capacité à parler son langage.

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C’est pourquoi Raylan est l’homme de la situation. C’est pourquoi Boyd est un adversaire aussi redoutable. C’est pourquoi aussi chacun des personnages secondaires introduits au fil des différentes saisons, et grâce à un casting toujours impeccable, se révèle aussi savoureux. Peu de séries peuvent, en effet, se targuer de proposer un éventail aussi convainquant de personnalités à la fois en parfaite cohérence avec l’univers proposé et pourtant tous si singuliers. Ils peuvent être extrêmement intelligents ou bêtes comme il est difficilement envisageable, touchants, sympathiques ou, au contraire, angoissants, voire glaçants, mais tous ont une gueule, un phrasé, une démarche qui rend chacune de leur rencontre inimitable et évidente à la fois.

Personnalités de choix dans un univers qui en regorge, Boyd Crowder, interprété par l’incroyable Walton Goggins, vaut à lui seul le déplacement tant sa personnalité se révèle avec le temps grandiose et fine, drôle et tragique, tendre et violente. Il aura bénéficié des plus grandes évolutions, ou au moins changements, qu’il vit toujours avec une telle sincérité qu’elles ne le rendent que plus crédible. S’il change de peau, lui aussi reste étonnamment constant, cohérent avec lui-même. Face à un héros presque monolithique, qui ne dévie jamais de sa route et de ses principes, même si sa route empruntait dès le départ certains chemins de traverse, il constitue la parfaite Némésis, parfait reflet inversé, opposé et pourtant si proche.

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Dans cette atmosphère chargée de poudre, la place accordée aux personnages féminins est également remarquable. Exception faite, peut-être, de la « compagne » de Raylan qui reste un rôle assez traditionnel de rappel aux obligations privées et de promesse, toujours remise en jeu, d’un repos du héros bien mérité, les quelques femmes qui évoluent dans cet univers rude et conservateur sont d’autant plus intéressantes qu’elles existent par et pour elles-mêmes.

Les portraits féminins, très différents et forts, que propose la série modèrent, en effet, l’esprit chevaleresque, un peu désuet et paternaliste, qu’arborent certains personnages masculins en en rappelant un contexte loin de les épargner. Ces femmes ont tout vécu et si elles n’hésitent pas à se défendre, voire plus, c’est qu’elles savent que rien ne leur sera donné. C’est pourquoi, même si l’on peut regretter que la seule capable de faire dévier Raylan de ses principes et devoirs soit Ava, cette faiblesse l’humanise lui mais ne la rend pas moins forte. Dernier membre de la relation triangulaire qu’ils entretiennent avec Boyd, son personnage est au contraire développé avec soin et offre un visage différent à cette origine commune, que l’on embrasse ou que l’on combat.

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Plus que tout autre chose, si vous aimez Justified, c’est que la série traite ses personnages et la culture – on pourrait ici parler de terroir – dont ils sont issus avec énormément de respect, d’autodérision et de tendresse. Elle nous présente avec nuance un mode de vie dont il a longtemps été de bon ton de se moquer, en nous montrant toute la complexité des enjeux qui s’y jouent et toute l’humanité et la fierté qui s’y exprime. Pas de jugement moral ici mais la loi pour seule référence, sans jamais pour autant que la question de savoir si celle-ci garantit vraiment la justice ne soit tranchée…

Mine de rien, en ne prenant pas le parti du spectaculaire à tout prix, le final que nous a proposé la série reste fidèle jusqu’au bout à sa ligne de conduite et démontre une volonté de privilégier son propos. Il est suffisamment rare qu’une série proposant un univers aussi « testostéroné » soit d’une telle tenue dans ses intrigues et fasse le choix de la pudeur pour sa scène finale (Oui, SoA, c’est à toi que je pense !) pour que celle-ci soit vantée comme elle le mérite.