Sauve-toi, troisième roman de Kelly Braffet, belle-fille de Stephen King, est paru le 9 avril aux éditions du Rouergue (collection Rouergue Noir). Il est le premier de ses livres à être traduit en français et fut un succès aux États-Unis lors de sa parution. Il va donc sans dire qu’on s’attend à du lourd.

Et effectivement, Kelly Braffet élabore patiemment, touche après touche, une atmosphère glauque et lourde à souhait dans Sauve-toi, entrecroisant peu à peu les destins de Patrick Cusimano, fils d’un père alcoolique en prison après avoir tué un enfant en conduisant, et de Layla Elshere, fille de parents chrétiens fondamentalistes reconvertie en gothique aux fréquentations et pratiques douteuses après avoir été l’image de marque des principes religieux de son père.

sauve-toi-kelly-braffetGravitent autour d’eux d’autres personnages, d’autres maillons de la chaîne, tous impliqués dans l’engrenage cruel qui va les broyer : d’une part Mike Cusimano, le frère de Patrick, aussi ivrogne que son père, et sa copine, Caro, qui semble en avoir plus pour Patrick que pour Mike. D’autre part, les parents de Layla, enfermés dans leur idéologie catholique rigide, sans réaliser combien elle est déconnectée de la réalité que vivent leurs filles, et Verna, la petite sœur de Layla, d’abord rangée et bien sous tous rapports, qui finit par rejoindre le cercle d’amis marginaux de sa sœur dans une tentative de se protéger de l’hostilité sournoise qu’elle affronte chaque jour au lycée.

L’existence misérable de Patrick et son frère dans leur maison délabrée, avec leur glacière nauséabonde et leurs boulots ingrats, dans un entrepôt pour l’un, dans une station-service de nuit pour l’autre, contraste avec le niveau de vie quasi luxueux de la famille Elshere qui possède une belle maison bien entretenue et offre une voiture à sa fille. Sauve-toi brosse une vision typique des inégalités criantes qu’on peut trouver dans les petites villes de l’Amérique profonde. Trop typique, trop cliché finalement, pour qu’on s’y laisse tout à fait prendre. Tout comme ce clivage caricatural qui se creuse entre les parents Elshere chrétiens fondamentalistes et leurs filles qui virent gothique, voire sataniste sous certains aspects.

Kelly Braffet

Kelly Braffet

Mais ce qui cloche dans Sauve-toi n’est pas tellement les clichés. C’est l’inégalité de développement de l’intrigue : là où l’auteur exploite à fond une veine, elle laisse l’autre se terminer en queue de poisson, et ne donne pas toutes les clés nécessaires pour que l’alchimie fonctionne complètement. On n’a pas de vraie clôture du ménage à trois que forment Mike, Patrick et Caro, ni de vraie justification de l’intérêt subit que Layla accorde à Patrick ou à Justinien du jour au lendemain, ce qui fausse dès le départ son rapprochement avec les deux garçons. On ne sait pas non plus ce qui motive l’attitude des parents de Layla envers elle ni sa rébellion complète, à part une vague mention du fait qu’elle serait née hors mariage.

D’un autre côté, l’attraction progressive et malsaine que Justinien exerce sciemment sur Verna est, quant à elle, extrêmement bien maîtrisée et dévoilée au lecteur qui s’y prendrait presque. Le personnage de Verna est le plus fouillé et le plus réussi de tous avec celui de Patrick, celui qui pèsera le plus lourd dans ce roman. Et le rythme de l’intrigue de Sauve-toi est extrêmement bien maîtrisé, tenant le lecteur en haleine jusqu’au bout, anticipant mille désastres et mille retournements, jusqu’à l’explosion finale. Un polar à l’atmosphère et à l’intrigue efficace donc, malgré quelques facilités et couacs.

« ‘Je te connais ?’ lui demanda-t-il pour finir.
‘Non.’ Elle se pencha sur la vitre ouverte. ‘Mais moi je te connais.’ Elle portait une bague en forme de cercueil à l’un de ses doigts. Patrick se demanda si les squelettes de ses pendants d’oreille pourraient y rentrer. Son parfum était suave avec une note de brûlé, comme de l’encens. Au grand dam de Patrick, son haut noir sans manches pendouilla de telle sorte qu’il put voir son soutien-gorge en dentelle pourpre. Seigneur. Il porta à nouveau son regard plus haut, vers son visage.
Le fixant à travers ses cils charbonneux, elle lui dit : ‘Tu es Patrick Cusimano. C’est ton père qui a tué Ryan Czerpak.’ »