A l’aube de la reprise pour une cinquième saison, revenons en longueur et en largeur sur la série la plus piratée au monde.

HBO s’est toujours fait une spécialité de produire des séries phénomènes, mais aussi des séries-fresques de qualité, très ambitieuses : Les Soprano, The Newsroom, True Detective, Boardwalk Empire, pour ne citer qu’elles. Game of Thrones s’inscrit donc dans la continuité, puisqu’aujourd’hui, elle est non seulement la série la plus piratée au monde, mais aussi celle qui génère le plus d’attente, à tel point que George RR Martin, auteur des livres, est devenu un meme à lui tout seul, et écrit sans relâche sous la pression constante de fans qui attendent anxieusement ce qui arrivera à leur personnage favori. C’est dire. Game of Thrones suit quelque peu la même courbe que le Seigneur des Anneaux en son temps : l’énorme succès de la série s’est accompagné d’un dumping d’intérêt au niveau de l’oeuvre initiale, devenant ainsi la série de fantasy médiévale du moment, et ce pour de nombreuses années encore (au moins une saison 6, et cela pourrait aller, selon des déclarations récentes, jusqu’à la saison 10 !)

ATTENTION : DES SPOILERS VONT APPARAÎTRE TOUTES SAISONS CONFONDUES

Mais alors Game of Thrones, c’est quoi ? Petit cours de rattrapage.

Game of Thrones, c’est une série de fantasy médiévale, pilotée par David Benioff, à qui l’on doit notamment les scénarios de X-Men Origins : Wolverine et Troie, et D.B. Weiss, un écrivain de scénarios de jeux vidéos. Rien de reluisant sur le papier me direz-vous, mais ca arrive.

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L’histoire se situe dans le royaume fictionnel de Westeros (et d’Essos, dans une moindre mesure), mais il serait difficile d’en faire un résumé complet, plusieurs intrigues s’entremêlant. On peut dégager toutefois trois tendances : la première, c’est celle de toutes les familles (Stark, Lannister, Baratheon, Greyjoy, Tyrell, Tully, Targaryen, Martell, Frey, Bolton, Arryn) combattant, à des degrés d’intérêt divers, pour la prise de possession du Trône de Fer, afin de régner sur le Royaume des Sept Couronnes. Ce trône est le fil rouge de la série, et la lutte pour l’avoir irradie sur les intrigues se déroulant entre les personnages. La deuxième intrigue est celle de Daenerys Targaryen, dont le père Aerys fut roi, avant d’en être chassé par Robert Baratheon. Daenerys est mariée dès le début de la série à Khal Drogo par son frère, Viserys, voulant faire de ce mariage une alliance pour reconquérir le trône. Enfin, la dernière intrigue est celle de Jon Snow, fils illégitime de Eddard Stark, qui se rend à la Garde de Nuit, une organisation militaire multi-millénaire, chargée de la défense de la frontière Nord des Sept Couronnes, et en particulier du Mur. A cela s’ajoutent les menaces de l’hiver (Winter is coming) et des créatures d’au-delà du Mur… Le tout est saupoudré d’intrigues politiques, sociales, religieuses, sexuelles, menant parfois à des dénouements cruels.

“When you play Game of Thrones, you win or you die” (“Quand on joue au jeu des trônes, on gagne ou l’on meurt”) disait Cersei à Ned Stark dans la première saison, un épisode avant que Ned Stark, s’en rende compte au moment où il est trahi par celui qu’il croyait son allié, et décapité en place publique. Si l’on n’avait pas bien pris au sérieux ces paroles, on comprend très rapidement que Game of Thrones est LA série qui apprend aux spectateurs à ne s’attacher à aucun personnage, allant complètement à contre courant d’autres séries mettant en scène un groupe (Heroes par exemple). En fait, pour être plus précis, on devrait dire que Game of Thrones ne laisse pas le temps de s’attacher aux personnages : le premier tome comme la première saison sont à peine finis que Ned Stark, figure de l’honneur, décidé à remettre sur pied un royaume pourri jusqu’à la moëlle par la bonne tenue, et présenté comme personnage principal, meurt, exécuté sur ordre d’un jeune roi cruel, Joffrey, né de l’inceste entre Cersei, la reine, et Jaime, son frère jumeau. Tout un symbole. Plus tard, après ce qu’on peut appeler la « St Barthélémy des séries » dans l’épisode 9 de la saison 3, George RR Martin déclare : “Si vous n’êtes pas capables d’encaisser ça, laissez tomber maintenant, car ce n’est que le début. Dans Game of Thrones, les personnages, attachants ou non, tombent comme des mouches”, Ca promet. Tout récemment, alors qu’on approche de la saison 5, on apprenait que cette saison serait plus sanglante que dans les livres, peut-être pire que le Red Wedding (moment sanglant où l’on voit Robb, Catelyn, et Talisa, en plus des loups Stark, mourir violemment)

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Game of Thrones est un monde où les règles actancielles habituelles sont abolies. Les luttes pour la domination font verser des litres de sang : tout le monde peut être tour à tour adjuvant et opposant, héros ou zéro, sédentaire ou nomade. Pour preuve, ce sont des enfants qui occupent une bonne partie des gros rôles : le roi Joffrey et son successeur de frère Tommen, l’héritière Daenerys, les éphémères princesses Arya et Sansa, le maître de Winterfell (bastion des Stark) Bran et son guide spirituel Jojen, Jon Snow, Robb autant de personnages qui n’ont qu’entre 8 et 15 ans au début de la série et doivent forger leur propre destinée initiatique. Ce sont eux, plongés dans ce monde d’adultes impitoyables, apprenant sur le tas ce qu’est le pouvoir, la religion, et même la magie, qui maintiennent notre attention plus que les autres puisque ce sont eux qui sont le plus en danger. Un prince sadique puis roi cruel, une princesse en exil qui devient par la suite reine, jeunesse corrompue par le monde et le vice agitant, comme dans Maps to the Stars de David Cronenberg, un idéalisme plein d’espoir, tout cela amène à une thématique au centre de l’univers des livres (eux-mêmes organisés par points de vue des personnages) et de la série : une réflexion sur le destin, puissant, inaccessible, imprévisible, et incontrôlable

La série a du succès parce qu’elle ne ressemble pas à de la fantasy, en tout cas pas de la fantasy traditionnelle comme le Seigneur des Anneaux a pu le montrer en son temps. Il y a dans Game of Thrones une importance capitale des enjeux (le fil rouge principal étant bien sûr l’intrigue du pouvoir) et un ton cru, autant dans les livres que dans les films, dans lequel on peut retrouver, en fouillant bien, quelques affinités avec les Soprano ou Boardwalk Empire, autres séries de la chaîne. Le scénario également s’impose comme une marque de fabrique HBO : aucun personnage n’est à l’abri de la mort ou de l’infortune (vous aussi vous croyiez impossible la mort de Ned Stark ? Bah non) qui selon l’importance peut remodeler considérablement la pyramide. Mais le mieux, c’est que plus on nous dit que les personnages sont exposés au couperet, et plus on s’y attache, le symbole étant Tyrion Lannister, nain de son état, paria de sa famille, mais à l’intelligence frappante (les joues de Joffrey sont là pour en témoigner), amateur de bonne chère (et chair),  bref un spécialiste du jeu des trônes que l’on choisirait sans hésiter comme maître à penser, tout cela parfaitement interprété par l’excellent Peter Dinklage (seul acteur américain parmi un casting 100% British !). La force de Game of Thrones est de faire de la fantasy sans faire de la fantasy : des monstres seulement évoqués ou à peine montrés (les marcheurs blancs, l’au-delà du mur…) et de la magie au compte-gouttes. Enfin, il est bien sûr impossible de dissocier Game of Thrones de ses fameuses scènes de sexe, qui sans être La Vie d’Adèle interviennent ponctuellement pour rappeler soit que l’amour n’est qu’un idéal (pas vrai Robb et Talisa ?) ou bien seulement un vice corrupteur s’apparentant à la « monstrueuse nudité » de l’humanité au sens « lorenzaccien » du terme : inceste, homosexualité, viol ou sexe consentant, tout le monde s’y retrouve, mais tout le monde ne finit pas logé à la même enseigne.

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Game of Thrones ressemble à une série médiévale contemporaine, une sorte de roman-fleuve télévisé qui ferait de très loin penser aux Misérables, le tout avec quelques touches de fantastique ici et là pour toujours garder intacte l’attention du spectateur. La série donne un coup de lifting à la fantasy par ses intrigues de cour toujours plus mystérieuses, sa violence jamais édulcorée qui font que « no one is safe » (moyenne de morts par épisode à quatorze victimes selon les calculs) : qu’on soit « gentil » ou « méchant » (frontière bien mince), tout peut arriver.

La première saison de Game of Thrones, prototype même de ce qu’est la série, est ainsi celle, symbolique, de la chute : physique (et un gosse de 8 ans balancé du haut d’une tour dès le premier épisode, un !), de dignité (des jumeaux qui forniquent ensemble, et ce dès le premier épisode aussi, avant que l’on découvre qu’ils sont les heureux parents de 3 enfants « royaux »), de statut social (Ned Stark, indirectement, a perdu son statut en choisissant d’accepter le poste le plus empoisonné du royaume ; il en perdra la tête) d’humanité (Daenerys, princesse, est vendue comme une bête par son frère ambitieux ; Arya doit se travestir pour survivre). La tension va crescendo, avec un pic à partir du septième épisode, pour se terminer sur un plan pictural qui laisse songeur.

La saison 2 s’inscrit dans la continuité de sa prédécesseur, dans la mesure où on passe de chute à basculement. Elle a posé de nouveaux enjeux liés à la mort de l’honneur personnifié par Eddard Stark, et celle du précaire équilibre plus ou moins garanti par le bon vivant roi Robert Baratheon. Ainsi, c’est le début de la fin : le Nord est sans tête et tente de renaître sous les traits de Robb Stark, les Baratheon s’écharpent sur les droits de succession, tandis que les Lannister en profitent pour s’emparer du trône. Même Daenerys se fait piquer ses dragons, à Qarth. Si on avait encore des doutes sur savoir qui était (ou allait être) le héros, il est levé : il n’y en a pas. Juste une bataille perpétuelle de convictions, de vilenies, de rétorsion. S’appuyant sur toute la puissance créatrice chaotique de son univers, la série ménage un suspense très intelligent et bien ficelé jusqu’à aboutir à une première issue, temporaire : ce n’est pas pour tout de suite qu’un “ordre”, quel qu’il soit, sera réinstauré. Les Lannister ont gagné, le fruit d’un inceste est sur le trône, et même le prétendant “légitime” (l’ordre, la légitimité, dans Game of Thrones, c’est bien flou) Stannis, appuyé par la sorcière Mélisandre, ne peut gagner. C’est la victoire de l’ordre amoral, qui a plongé le monde dans le chaos : Valar Morghulis (“tout homme doit mourir”) s’impose comme la devise, dans tous les sens du terme.. L’arrivée des Marcheurs Blancs, sortes de cavaliers mystiques des temps anciens, semble en témoigner.

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La saison 3 passe elle du basculement au choix voire du brisement : elle s’ouvre sur un épisode intitulé Valar Dohaeris, soit “tous les hommes doivent servir”. S’orchestre alors une bataille entre ceux qui servent, ceux qui se servent, ceux qui refusent de servir, ceux qui refusent d’asservir avec des issues pas très heureuses. Ainsi, une mutinerie éclate dans la Garde de Nuit, seule représentante encore d’un ordre de la morale et de la pénitence, et voit la mort du bienveillant Lord Jeor Mormont (au cas où on aurait pas compris que le paternalisme n’a aucune place dans la série). Daenerys part elle en croisade contre l’esclavage, et en même temps qu’elle recrute une armée d’Immaculés, elle met à mort les esclavagistes de l’île, poursuivant un idéal qui ne pourra toutefois passer que par le feu et le sang, tension qui la poursuivra toute la série, dans un monde où l’idéal relève de l’utopie. Mais c’est bien l’épisode des Noces Pourpres, le plus célèbre de la série, à la musique si cruelle, qui symbolise tout ce que la série a colporté : la tromperie, l’opportunisme, l’intérêt, la trahison, tout cela rassemblé en un homme, Walder Frey. L’inexpérience, fatal faux pas pour Robb Stark, qui a cru pouvoir passer outre une parole donnée dans un monde où la parole est multiple. Il le paiera de sa vie, de la vie de sa mère, de sa femme, et même de son loup ! Au-delà de la tragédie décimant les Stark, ces noces dites pourpres sont le symbole que l’union est plus que jamais désacralisée (rappelons de plus que les fils bâtards sont légion !) et les intérêts morcelés.

La saison 4, enfin, est celle du combat et de la difficulté. Daenerys Targaryen en est le symbole : elle n’arrive pas à contrôler suffisamment ses dragons, elle peine à trouver une flotte, les esclavagistes qu’elle croyait avoir éliminés renaissent, et surtout, elle découvre que son fidèle Jorah Mormont est à la base un espion Lannister devenu renégat. Son inexpérience, malgré le fait qu’elle soit Khaleesi, lui enseigne (peut-être prudemment en vue d’un destin royal ?) qu’il vaut mieux être fin prêt à affronter le monde souillé de Port-Réal. Joffrey n’est pas en reste non plus : pendant aux “noces pourpres”, les noces du roi teigneux se finissent par la mort de celui-ci empoisonné. Il est clair qu’au travers de cet acte symbolique se trame une question d’intérêt, intérêt repris par Cersei et Tywin pour faire accuser puis exécuter Tyrion, principal suspect. Au contraire des noces pourpres, cependant, ces noces déboucheront sur un échange de coups sanglants : d’abord le fameux “trial by combat” (deuxième de la série) demandé par Tyrion pour régler son sort, débouchant sur la mort d’Oberyn Martell, un personnage aussi vaniteur que vengeur, venu tuer l’assassin de sa soeur pour finir par avoir le crâne explosé (c’est peu de le dire) face à celui-ci. Mais Tyrion symbolise la résistance : nain, mal-aimé, sa science de la stratégie lui permet de toujours s’en sortir. Se nourrissant de sa haine (quel discours au procès !), il prend une première revanche sur ses “proches” avant de s’assurer une sortie. Le combat, enfin, éclate dans toute sa splendeur lors d’un épisode-séquence somptueux au Mur, entre sauvageons et membres de la Garde de Nuit. La saison 4 finit en laissant toutes les portes ouvertes : le Mur est loin d’être sauvé, Stannis renaît de ses cendres, Daenerys stagne, les Lannister connaissent une première déroute, et surtout, le fantastique fait son come-back via la quête spirituelle de Bran qui s’achève pour mieux commencer.

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Univers gigantesque, personnages divers et variés, Game of Thrones est une série hors normes qui a su dépoussiérer le genre de la fantasy pour mieux l’inclure dans une modernité implacable, où personne n’est oublié et tout le monde est impliqué. Si on a pu reprocher à la série une baisse d’intensité, notamment dans la saison 4, il apparaîtrait toutefois injuste de ne pas signifier le flot d’émotions constant qu’apporte Game of Thrones à son spectateur. Ca vaut bien quelques transitions un peu relâchées. Fait rare pour être souligné : les producteurs D.Benioff et DB Weiss signent à chaque saison le scénario de la moitié des épisodes, l’autre moitié étant dévolu à un cercle restreint de noms parmi lesquels celui de George R R Martin, l’auteur des livres. Cela ne fait qu’appuyer un peu plus l’idée que Game of Thrones est non seulement une série de grande qualité, mais aussi l’une des séries les plus travaillées de notre ère télévisuelle. Pour notre plus grand plaisir.