En 1999 débarquait une série qui bousculait le genre dramatique : Queer as Folk. Pas tant par son déroulement, mais plutôt en montrant une communauté homosexuelle et jeune sans qu’elle ne soit reléguée en arrière-plan. En 2015, après une escapade de quatre ans dans une boîte bleue, Russel T. Davies revient aux sources avec le projet Cucumber/Banana/Tofu, triptyque axé autour d’une communauté homosexuelle et multi-générationnelle. Avec réussite.

Et pourtant, le projet mit du temps à arriver sur Channel 4 : prévu pour 2006, il fut successivement retardé, passa par Showtime et la BBC avant d’atterrir sur la chaîne de… Queer as Folk, avec laquelle Davies se brouilla en 2000. Ici, non pas une, ni deux, mais trois séries en parallèle sur le réseau Channel 4 : Cucumber, le grand format (47 minutes, Channel 4) qui raconte un couple de quarantenaires en pleine crise existentielle ; Banana, le format sitcom (22 minutes, e4), sorte de spin-off anthologique qui s’intéresse à un personnage différent à chaque fois mais toujours entraperçu dans l’épisode de Cucumber qui a précédé ; enfin, Tofu (4 on Demand), sorte de mini-documentaire de 10 minutes qui interroge les acteurs et actrices sur leurs pratiques sexuelles.

Je ne vais pas parler de Tofu ici, déjà parce qu’il ne s’agit pas d’une série, et parce que je ne trouve pas le projet très intéressant, même si mis bout à bout, le résultat doit être plus consistant. Je vais plutôt m’intéresser à Cucumber et Banana, les deux vraies séries du projet. Et si vous n’avez pas encore sauté le pas et ne voulez pas vous gâcher la surprise, je vous renvoie à la review des pilotes amoureusement rédigée par Akiha (ici).

@Channel 4

Donc, Cucumber tourne dans le premier épisode autour d’un couple de quarantenaires (Henry et Lance, joués respectivement par Vincent Franklin et Cyril Nri) qui se sont enfermés dans une routine qui a eu la peau de leur vie sexuelle. Et à la fin du pilote, le couple explose brutalement, victime d’un ressentiment et de névroses qui n’ont cessés de prendre de l’ampleur au fil du temps. On a beau être dans une série où l’on parle d’érections, de fantasmes sur Ryan Reynolds et où l’on voit des scènes de sexe assez crues, jamais on a le sentiment d’être face à des situations décalées, étrangères ou vulgaires. Au contraire, Cucumber nous parle, me parle. Les scénaristes évoquent des crises existentielles, des fantasmes sexuels, un décalage générationnel, le refoulement de ses sentiments et la violence qui peut en découler… Des thèmes compréhensibles et qui nous concernent plus ou moins selon les personnes. Cette multiplication des thèmes permet donc à chacun de faire sa petite cuisine dramatique, et de se laisser plus touché par certains éléments que d’autres, et c’est la marque des bonnes séries.

L’écriture sait rendre les personnages intéressants et touchants – même le petit rôle que l’on voit cinq minutes, les situations ont parfois un petit côté délirant qui pimente les choses et les scénaristes, Davies en tête, savent très bien gérer le rythme des épisodes. Et la série n’hésite pas à surprendre par une gravité soudaine ou des moments très durs émotionnellement parlant, comme le montre l’épisode 6 par exemple. La réalisation est dynamique et ne s’interdit rien – certaines séquences sont très jouissives, la bande-son électro composée par ce diable de Murray Gold est entêtante et les 47 minutes passent en un clin d’œil. On ne s’ennuie que très rarement, un peu au début mais la série prend le temps de se lancer à sa décharge, un peu à la fin aussi, qui est peut-être trop classique dans le dénouement – mais l’émotion présente compense. Les acteurs sont quasiment tous très bons, notamment ce diable de Freddie Fox même si son personnage manque parfois de densité. Si il y a bien une série à voir en ce début d’année, c’est bien Cucumber.

@e4

En ce qui concerne Banana, certaines choses sont différentes. Ici, on se concentre sur un personnage différent à chaque fois, personnage qui a un lien avec Cucumber. Ca peut aller du second rôle que l’on voit quasiment tout le temps – Dean dans le premier Banana, au personnage juste entraperçu dans l’épisode de Cucumber qui précède Banana et que l’on revoit parfois ensuite. Le format court pouvait laisser craindre une certaine superficialité dans le traitement des personnages, mais au final, Banana s’en sort haut la main de ce point de vue. Le ton est le même que dans Cucumber, à la fois touchant, drôle et grave, la réalisation aussi dynamique et la bande-son toujours aussi bonne – même si ici, la pop est privilégiée.

Néanmoins, Banana manque de densité pour être aussi marquante que Cucumber. Elle n’a pas son intensité dramatique et le changement de personnage à chaque épisode rend la série assez inégale : ainsi, si l’épisode 4 est assez fascinant (le traitement du revenge porn y est très bien traité), l’épisode 7 est facilement oubliable. Mais la série a l’avantage de montrer l’étendue de la communauté LGBT, avec une présence féminine plus forte que dans Cucumber, en plus de se regarder très facilement.

Au final, je vous conseille de regarder Cucumber et Banana. Vous pouvez vous focaliser uniquement sur la première, mais la seconde vaut aussi le coup d’œil, et permet souvent de se détendre entre deux épisodes de la série-mère. Le projet de Russel T. Davies semblait autant prometteur que casse-gueule et il s’en tire avec les honneurs. Après avoir marqué la télévision en 1999, Davies boucle la boucle en 2015 par un projet sensible et touchant. Chapeau.