Parfois, en regardant un film ou une série, on a cette curieuse impression d’avoir le cerveau pris entre deux enclumes, avec un type qui te martyrise au marteau-piqueur par-dessus. Cette image que l’on pourrait associer au final de Twin Peaks par exemple, vaut aussi pour certains films de Sion Sono, un réalisateur japonais injustement trop méconnu en France.

Et pour cause, quasiment aucun de ses films ne fut distribué sur notre territoire, se cantonnant tout juste à quelques projections lors de festivals ou dans un nombre de salles ridicule. Pourtant, il y a de quoi faire avec la filmographie du japonais : un polar (Cold Fish), un chef d’oeuvre de quatre heures parlant de religion et de la jeunesse sur fond de Beethoven (Love Exposure), un film post-Fukushima sur un groupe tentant de survivre dans la zone détruite (Himizu), et donc ici un film sur le cinéma qui vous mettra sans dessus-dessous. A condition d’aimer le style du réalisateur cependant, très spécial, avec un montage rapide, des considérations poétiques et oniriques très fortes, parfois abscons, et une narration qui peut en dérouter beaucoup, j’en conviens.

Néanmoins, si le cinéma de Sion Sono vous plaît, vous pouvez vous jeter sans souci sur Why don’t you play in Hell ?, sorti en 2013 au Japon. Si vous ne connaissez pas, c’est peut-être un porte d’entrée plus accessible que Love Exposure – les 4 heures sont un vrai frein. L’histoire ? Le film suit différents personnages : on a un groupe de cinéastes amateurs rêvant de filmer un chef d’oeuvre mais dont l’acteur se pense trop âgé pour jouer Bruce Lee ; deux chefs de clans mafieux qui se haïssent et qui ne cessent de s’affronter ; la fille d’un des chefs, ancienne égérie pour une marque dans une publicité et qui est aussi le fantasme du second ; et un jeune homme, peureux et lâche, tombé amoureux de la fille en voyant la publicité en étant jeune et qui se retrouve par hasard avec elle. Et tout ce beau petit monde va se retrouver au bout d’une heure trente pour filmer le film ultime, mais je n’en dis pas plus.

Résumer le film est une tâche plutôt compliquée – comme pour tout film choral, mais à l’écran on ne peut qu’être bluffé par la fluidité de l’ensemble. Les deux heures passent en une traite, alternant le comique de situation, les gunfights nerveux et les moments plus intimistes et touchants. Why don’t you play in hell ? est certes bien barré, notamment avec les situations absurdes qui s’enchaînent couplées avec cette petite musique entraînante qui va ruiner vos journées, mais il n’en reste pas moins cohérent dans son propos. Car le film est un gros hommage au cinéma, à la façon de construire et de réfléchir sur un film, en passant par les fantasmes concernant une futur carrière ou l’impression d’être trop vieux pour jouer un rôle… Sion Sono fabrique ici une vraie mise en abyme du cinéma, de son cinéma et de sa carrière. Le film est bourré de références, clins d’oeil ou gros tacles (Tarantino et son Kill Bill) et se déguste vraiment.

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Néanmoins, le film ne se contente pas d’être juste une simple mise en abyme, il raconte aussi une histoire. Et si l’on connait un peu Sono, on ne sera pas surpris de voir une histoire excentrique mais qui sait être touchante et prenante. On retrouve certaines thématiques, comme la difficulté du passage de l’adolescence à l’âge adulte ou tout ce qui tourne autour des fantasmes, ainsi que certains gimmicks – réutilisation de Beethoven et moments oniriques. Le tout filmé avec plus de sagesse que le fut Love Exposure : point de ralentis ici, mais un grand sens de la mise en scène, notamment lors de la fin qui est démente. Et question distribution, on retrouve des acteurs confirmés (comme Jun Kunimura qui joua dans… Kill Bill) et plus jeunes, mais tous sont investis dans le projet, quitte à surjouer méchamment parfois (Gen Hoshino le premier). Mais cela fait complètement le charme du film, si l’on n’y est pas allergique forcément.

Je ne dirais pas que le cinéma de Sion Sono n’est pas pour tout le monde – après tout, on peut aimer un film d’un réalisateur et en détester un autre. Mais il est trop méconnu en France, et c’est une injustice criante. Alors, même si vous ne l’aimerez peut-être pas autant que moi, essayer quand même d’y jeter un coup d’œil, que ce soit à ce film ou à Love Exposure. Une cinéphilie se construit en étant curieux et ouvert, et si vous aimez le cinéma, vous devez voir un film Sion Sono, quitte à le détester ou à vous en moquer. Les films sortant du lot sont trop rares de nos jours pour que l’on puisse les négliger.