De haute lutte paraît chez Zulma au début du mois de février. C’est la première traduction en français de cet auteur, jusqu’ici inédite chez nous. Ambai est le pseudonyme de C.S. Lakshmi, une femme de lettres indienne, née à Coimbatore, au Tamil Nadu (une province du sud de l’Inde) en 1944.

Ambai obtient un master à Bangalore, puis mène à bien son doctorat d’histoire à la Jawaharlal Nehru University de New Delhi, un parcours académique remarquable pour une femme en Inde à cette époque. Elle gagne ensuite sa vie comme professeur d’école et conférencière. Son premier roman paru en 1966 est aussitôt un succès critique. Elle est aujourd’hui une des figures majeures de la littérature sud-indienne, et considérée comme un très grand nouvelliste.

de-haute-lutteEffectivement, les quatre nouvelles qui composent le recueil De haute lutte sont impeccablement maîtrisées, assez différentes pour se démarquer clairement les unes des autres, assez semblables pour créer un accord harmonieux.

Ce n’est pas un hasard si Ambai a choisi comme titre du recueil celui de la nouvelle possédant la fin la plus harmonieuse, comme un point d’orgue au milieu d’un chœur savamment composé. De haute lutte est construit à la manière d’un concert, et émaillé tout du long de multiples références à la musique, aux chants traditionnels indiens, les râgas, et à la poésie ou aux légendes indiennes dont la tradition orale est encore très prégnante. De haute lutte en est une belle preuve, atteignant des accents de musicalité qui montrent le génie de la traduction, et s’achevant en un texte merveilleusement ciselé (La forêt) qui mêle si étroitement légende et récit qu’on ne les distingue plus l’un de l’autre, le ton s’élevant jusqu’à l’épopée mystique.

Cette profusion peut dérouter par moments le lecteur non familier de la mythologie indienne, immense et multiforme, mais n’entrave nullement la lecture, et le glossaire final permettra d’éclaircir les allusions les plus obscures.

Quatre nouvelles ; quatre femmes qui tentent de trouver leur place au cœur de la société indienne rigide. Quatre âges de la vie aussi. Chentamarai est une jeune fille, Châyâ une jeune mère, Centipakam une femme mariée sans enfants et Chentiru mariée avec des enfants adultes. Elles sont toutes entourées d’autres femmes et de mères, qui les soutiennent ou souffrent en silence. Autour de chacune d’elles gravitent aussi des pères, des maris, des enfants, qui tous influent sur leur vie, certes, mais surtout sur leur espace vital, intime, au quotidien. Pour l’étriquer ou l’amplifier, leur donner des ailes ou les briser, comme l’indique clairement la seconde nouvelle, Les ailes brisées. Et toutes quatre tentent vaille que vaille de conquérir ou de conserver ce qui fait le sel de leur vie, leur liberté, leur joie… et si elles l’emportent, cela ne sera que de haute lutte, comme le souligne le titre du recueil.

Ambai

Ambai

Ce combat quotidien des femmes dans l’Inde contemporaine est relaté avec une surprenante liberté de propos, et une palette de nuances aussi bien subtiles que percutantes. Le ton de l’auteur passe de l’ironie au lyrisme, se montre tantôt tendre lorsqu’il s’attarde sur le regard d’une fille sur sa mère (Le Manuscrit), tantôt percutant lorsqu’il dénonce l’injuste pouvoir de l’époux sur sa femme.

Cependant, les hommes n’y sont pas entièrement décriés, bien au contraire : Ambai dessine dans De haute lutte le très beau portrait d’un père adoptif humain et doux ; et aux côtés de l’époux avare et ingrat, celui d’un autre amoureux de sa femme malgré la jalousie qu’éveille en lui son talent.

Un beau quatuor de voix féminines, servi par une traduction sensible et une plume remarquable : De haute lutte est une excellente introduction à l’œuvre de C.S. Lakshmi et laissera le lecteur avide d’en lire plus.

« Il faudrait promulguer une loi qui expose les réalisateurs des films tamouls à des poursuites judiciaires lorsqu’ils représentent la femme en martyre, poursuivit Châyâ par-devers elle. On veut que nous fassions preuve de qualités surhumaines, utopiques. Or, j’ai besoin ici et maintenant d’un homme qui m’apporte la conviction qu’il existe une beauté secrète dans l’acte d’union, qui regarde mon corps en esthète comme un tableau. Voilà, j’ai osé le penser, et alors ? Le pays va-t-il être dévoré par les flammes ? Quand la vérité elle-même s’est suicidée, comment peut-on encore invoquer la splendeur ancienne de la grande Inde ? »