Tailleur, discret, cannibale. Le Hannibal Lecter espagnol? Pas vraiment le genre du quatrième film de Manuel Martín Cuenca.

Une longue séquence filmée de loin ouvre « Amours Cannibales ». Le spectateur est mis dans le siège passager de la voiture de Carlos, en regardant un couple faire le plein à une station-service isolée en pleine nuit, en train de se disputer vaguement. Ils seront la proie du soir de Carlos, qui va amener le corps de la femme loin dans une cabane en montagne, puis entreprendre de le découper, comme un boucher le ferait avec un gibier. Incarné par un Antonio De La Torre au regard perçant et interrogateur, Carlos est aussi raffiné que sur ses gardes. Des gardes qui vont être baissées lorsqu’il fait la connaissance d’Alexandra, émigrée roumaine vaguement masseuse. Lorsque celle-ci disparaît, il est approché par sa sœur jumelle, beaucoup plus introvertie, et de laquelle il tombe amoureux.


Amours Cannibales Trailer par luminorfilms
Couverte de nominations aux Goyas et ayant décroché quelques prix en festivals internationaux, « Amours Cannibales » n’est pas vraiment un thriller : le lourd secret de Carlos est évidemment traité comme un point central, mais il n’y a pas d’enquêtes ou de proches des victimes lancés à sa poursuite, ou de séances de thérapie. Pour tout son raffinement, Carlos reste assez insondable, et attend que Nina vienne à lui et lui expose l’imbroglio familial dans laquelle sa soeur se trouve. Même si tout le film adopte son point de vue, on a l’impression que Carlos est témoin plutôt qu’acteur, comme une bête solitaire regardant passer ses proies. Mais l’effet est paradoxal : sa routine devient la nôtre, et à travers le développement de sa relation avec Nina, « Amours Cannibales » prend son temps. Et déjoue toutes les esquisses d’intérêt de ses thèmes.

Un film qui se savoure tartare. (Crédit : Zootrope/Luminor)

Un film qui se savoure tartare. (Crédit : Zootrope/Luminor)

Carlos n’est pas tailleur par hasard, et Cuenca veille bien à habiller son film sur-mesure : élégant dans la gestion de ses quelques lieux, mais d’une lenteur insidieuse et implacable. La photographie de Pau Esteve Birba donne un aperçu de ce que pourrait donner un film de genre respectant les conventions académiques. Si le ballet macabre d’ « Amours Cannibales » n’est pas dans la mise en scène, il survient ça et là à l’image polie, cousine ibère de celle de « Borgman ». L’effarant spectacle de la scène d’ouverture ne trouvera pas forcément d’écho par la suite, et Cuenca applique trop de retenue à sa direction d’acteurs pour permettre un intérêt. Il lui manque cruellement un contrepoids féminin à la hauteur, Olimpia Melinte ayant du mal à exister au-delà du carcan de la cible potentielle qui lui est assigné d’entrée de jeu.

« Amours Cannibales » est une réflexion bien trop sage sur, selon les dires de son metteur en scène, « la part de barbarie qui sommeille en nous ». Comme les morceaux de viande qui s’entassent tels des squelettes dans un placard, l’horreur et l’esquisse de romantisme poisseux restent souterraines.