Une restauration resplendissante vient parachever la ressortie en salles mercredi d’un film quasiment inédit en France : « Wake In Fright, Réveil dans La Terreur ». Représentant séminal et violent de la Ozploitation, il donna un rôle en or à Donald Pleasence.

Adapté d’un best-seller de Kenneth Cook, « Wake In Fright » avait été présenté à Cannes en 1971, avant d’être exploité par la United Artists dans une version censurée à travers le monde. C’est le quatrième film du Canadien Ted Kotcheff, et il n’y a aucun mal à discerner ce qui choqua le public de l’époque : une chasse au kangourou plus que réaliste, filmée avec de vrais chasseurs, à l’époque même où Skippy le kangourou est une icône pour la jeunesse. Sans oublier les beuveries et violences en tout genre.

L’arc du civilisé qui perd peu à peu tout repère et toute humanité dans une région reculée, on l’a déjà vu ailleurs. Enseignant jeune, athlétique et propre sur lui, John Grant (l’impressionnant Gary Bond) prend le train à Tiboonda, un minuscule village au fin fond de l’outback. Son but : rejoindre Sydney et retrouver sa petite amie, qui n’est rien d’autre qu’un mirage de bonheur, bien loin et encore plus éloigné alors qu’il enseigne dans un village qu’il abhorre, dans une situation qui le laisse financièrement précaire.


En termes d’odyssée personnelle, « Wake In Fright » prend très vite des atours de purgatoire. Au fur et à mesure du film, il devient de moins en moins clair si Grant va finalement  voir la ville, ou s’il reviendra tout court de son séjour prolongé dans le « Yabba » (ou Bundanyabba). L’Ulysse de Kotcheff n’a pas ou peu de monstres à affronter, mais cède à l’instinct grégaire et ses propres démons : le démon du jeu, le démon de la boisson. Les motifs de terre aveuglante et brûlée abondent, de ce premier plan en plongée sur le village de John jusqu’au spot aveuglant, brûlant les yeux de John et ceux du spectateur. Ce film n’est pas fait en Odorama, mais fait sentir l’aridité du outback comme nul autre.

Donald Pleasence crève l'écran. Une fois de plus. (Crédit : La Rabbia/Le Pacte)

Donald Pleasence crève l’écran. Une fois de plus. (Crédit : La Rabbia/Le Pacte)

« Wake In Fright » ne fait que flirter avec le travelogue ou le mondo-movie. En rencontrant le poivrot au grand coeur, sa femme et ses potes chasseurs, Kotcheff pourrait très vite basculer dans le sensationnalisme. Une sorte de reportage en immersion Vice avant l’heure. Mais « Wake In Fright » a une vraie proposition de mise en scène en son cœur, un propos énervé contre le laxisme général d’une population ennuyée et laissée-pour-compte. Les scènes de beuverie, de paris ou de chasse insufflent le malaise et ne laissent que peu de place à la complaisance.

Plus que de se laisser emporter par les comportements des locaux, la déchéance de John Grant (Gary Bond) est personnelle. (La Rabbia/Le Pacte)

Plus que de se laisser emporter par les comportements des locaux, la déchéance de John Grant (Gary Bond) est personnelle. (La Rabbia/Le Pacte)

Qu’est-ce qui vaut le déplacement pour cette réédition et ne pas attendre l’inévitable Blu-Ray? Très simple : « Wake In Fright » est un pan méconnu du cinéma d’exploitation australien. C’est le premier film des 70s pour l’immense Donald Pleasence, qui livre une prestation hallucinée en Doc, une sorte de Méphisto de l’outback rigolard et givré, à mille lieues du contrôle et des yeux perçants du Blofeld de la saga James Bond. Mais c’est bien dans les cinémas qu’on peut apprécier la magnifique restauration signée du National Film And Sound Archive australienne. Un aspect brûlé et éclatant qui n’a rien à envier aux remastérisations de cinéastes américains comme Howard Hawks. « Wake In Fright » débarque d’ailleurs dans les salles précédé d’un passage dans la section Cannes Classics, le Festival Lumière de Lyon et le PIFFF. Certes, « Wake In Fright » est moins cotée que les précédentes ressorties du label de Manuel Chiche (« Les Sept Samouraïs » en tête). Mais dans l’exploitation de ses thèmes, de la prestation à contre-emploi de Gary Bond et de la vision engagée d’un outback sauvage, « Wake In Fright » mérite le détour. A condition de vite retrouver son chemin.