Le nouveau film de John Michael MacDonagh est un manifeste existentialiste, maniant ses tons, ses personnages et son cadrage à la perfection. Un fier et digne représentant de ce que le cinéma irlandais a de mieux à offrir.

Le slogan de l’affiche laisse peu d’ambiguité. « Qui pourrait vouloir tuer un prêtre un dimanche »? C’est effectivement le point de départ de « Calvary », l’inectulabilité du règlement de comptes. Le père James et sa longue barbe s’en passerait bien, lui qui passe son temps à écouter les états d’âme et interrogations de plusieurs membres de sa paroisse avec la même compétence. « Calvary » égrène donc les jours, et un prêtre qui essaie donc de faire comme si de rien n’était, en restant droit dans sa soutane, humble, honnête. Tout cela face à un monde de plus en plus cynique, y compris dans un bar, avec des locaux du petit village anonyme de la côte irlandaise qui le moquent ouvertement. Le mécano du coin, d’humeur badine et coureur de jupons ; le boucher du coin (un excellent Chris O’Dowd à contre-emploi) et sa femme qui le trompe ouvertement alors qu’il tente de trouver son compte dans les multiples relations extraconjuguales….

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Brendan Gleeson dans le rôle de sa carrière jusqu’à présent. (20th Century Fox)

Gleeson, c’est l’affaire du film : on pourrait faire un livre de ses expressions faciales, d’une excellente richesse même lorsqu’elles sont renfrognées (ou un répertoire GIF). Face à un prostitué gay moqueur ou à sa fille qui a fait une tentative de suicide, il tente de rester d’humeur égale, d’avoir la réplique qui tue. Et cette affaire de mystérieux paroissien, qui souhaite le tuer pour nulle autre raison que sa complicité tacite avec les prêtres pédophiles. John Michael McDonagh développe ses personnages d’abord par le dialogue et par les tournures de phrase, avec des conversations qui font passer du rire au choc aux larmes dans la même scène. Un bagout théâtral qui donne à chaque scène des atours mémorables. Le bar où se retrouve l’ensemble du village à cohabiter sous l’oeil du prêtre, de plus en plus accablé par sa condition. A ce titre, que dire d’Aidan Gillen en ambulancier qui a une vision radicalement différente de la mortalité, et pose des dilemmes au père James comme le Sphinx des énigmes pour narguer les passants.

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Les Grandes Questions de la Vie, « Calvary » les pose : vivre avec la douleur, absoudre sa culpabilité, garder le cap, garder la foi. Avec une verve toute Coenienne. « Calvary » pourrait durer 2 heures, mais la progression dramatique reste maîtrisée, pour que chaque scène garde un impact maximum. L’isolement du village, l’isolement du père James, le mépris affiché des villageois malgré les formules de politesse et d’encouragement : tout y passe. Et si « Calvary » ne possède pas l’absurde des odyssées barrées des Coen, ni beaucoup de personnages barrés, il n’en possède pas moins des réflexions vives et fugaces sur le doute et la place de la foi dans notre époque. Si les personnages de « Calvary » sont énormément en proie au doute et à la douleur, la réalisation n’a jamais été aussi claire dans ses ambitions et son exécution. Le tout baigné dans une lumière éclatante signée Larry Smith. « Calvary » n’est rien d’autre qu’un petit miracle de cinéma, une comédie dramatique touchante, drôle, poignante et noire calibrée pour rentrer dans les mémoires sur une centaine de petites minutes.