Il est de bon ton, de nos jours, de critiquer un peu vainement et de manière caricaturale le cinéma français, pour certains noyé irrémédiablement dans la comédie bas-de-gamme.  Pourtant, à l’image de Desplechin ou d’Amalric, il est des réalisateurs français qui échappent encore et toujours à ce stéréotype. C’est le cas de François Ozon.

Dans le monde de la bourgeoisie intellectuelle, une femme meurt. Son mari (Romain Duris) révèle alors par accident à la meilleure amie de la défunte qu’il est transsexuel. S’ensuivra alors une suite d’événements, révélateurs tour à tour des fantasmes et désirs de tous ces personnages enfermés dans les codes de conduite, jusqu’à, bien sur, implosion.

C’est l’ironie du film qui, à prime abord, frappe le spectateur dès la scène d’introduction. En effet, Ozon leurre dès les premières minutes son spectateur en lui montrant une femme se maquiller de très près, avant qu’un plan large ne nous fasse comprendre qu’il s’agit d’une femme décédée, le titre du film apparaissant sur son cercueil. Si cette ironie est propre au cinéma d’Ozon, il est bon de préciser aussi que celle-ci se perdra en chemin dans ce nouveau film, le rendant un peu imparfait. Qu’importe, puisque ce ne seront ici que des détails qui seront reprochés au film.

La force principale du film, il faut bien le dire, est son acteur principal, Romain Duris. L’acteur français qui avait pourtant perdu ma confiance dans son désastreux et détestable Arsène Lupin (2004) propose ici une interprétation de choix, nous faisant croire avec succès en son personnage si inhabituel et dérangeant, si bien qu’au bout de quelques minutes ce sentiment de gène à le voir habillé en femme disparaît complètement, et on est prêt à le suivre, à l’image du personnage d’Anais Demoustier, elle aussi renversante dans son rôle si ambigu.   Enfin, c’est Raphaël Personaz, que l’on voit pourtant peu, qui complète le trio, en jouant à la perfection le rôle un homme stupide et à la limite de l’homophobie.

nouvelle amie

©MarsDistribution

La puissance symbolique du film est également présente, et il ne sera pas rare de croire avec fausseté que le thème du film est le transsexualisme. En effet, si celui-ci est bien sur présent, il ne sert, c’est bien sur une des nombreuses interprétations que l’on peut accorder au film, que de prétexte au personnage de Romain Duris pour faire le deuil de sa compagne disparue, de la même manière que celui d’Anais Demoustier se console dans les bras de Virginia, face « femme » de David (alias Duris), ce qui lui permet d’oublier son amie (et peut être un peu plus) disparue, qui se fait d’ailleurs l’objet de tous les fantasmes au cours du film.

Le fantasme, d’ailleurs, est une autre notion importante à saisir pour comprendre bien le film. En effet, à plusieurs reprises et à la manière, en quelque sorte, de David Lynch, la fiction dépassera souvent la réalité pour nous proposer tour à tour des illustrations des fantasmes, souvent sexuels, de nos protagonistes, fantasmes interdits dans le milieu qu’Ozon, comme souvent, a choisi de représenter, à savoir la haute classe parisienne, bourgeoise et intellectuelle. C’est par ailleurs ce choix de classe spéciale dans laquelle évoluent les personnages qui sera l’objet d’un décalage intéressant et souvent drôle, entre la pratique incongrue de transsexualisme de David et le regard hébété (voir aveugle, comme peut en témoigner une certaine scène d’hôpital) de ceux qui l’entourent.

Au niveau de la mise en scène, enfin, on est dans du Ozon tout craché, il faut bien le dire. Cette image légère et toujours colorée s’accompagne d’une musique omniprésente mais étrangement peu envahissante ou désagréable, si on excepte une scène de la fin où le personnage de Demoustier se met à chanter, choix un peu inutile dans une scène où le silence aurait convenu, et même tiré le film, encore plus, vers le haut.

Il est un peu triste de terminer cette critique par un des rares défauts du film, aussi fera-t-on une synthèse : il est très agréable et intéressant d’avoir pu assister, enfin, à une vision du transsexualisme qui ne tombe pas dans le sensationnel ou dans le choc pictural (comme avait pu le faire l’impressionnant « La Piel Que Habito » de Pedro Almodovàr), mais dans une délicatesse et une légèreté certes un peu nuancée par certaines scènes. Plus que le scénario en lui-même, c’est la complexité symbolique du film qui le hausse vers les sommets, bien aidé par la performance surnaturelle d’un Romain Duris qui prouve, enfin, qu’il est un grand acteur. Un film à voir, vite, bien, beaucoup de fois.

A.M.D