A l’origine notre père obscur est un roman de Kaoutar Harchi, écrivaine d’origine marocaine né en France. Il s’agit du deuxième roman de cette auteure, publié par Actes Sud pour la rentrée littéraire. Récit poignant d’une libération à la fois physique et psychologique du sevrage des femmes dans la société arabe, ce récit, pour sombre qu’il est, laisse une impression de lumière pure et dure au milieu des ténèbres fangeuses traversées par le personnage principal, qui rayonne de toute sa hauteur à la fin du livre.

origine-pere-obscurLe point de vue à la première personne est ici très bien choisi par Kaoutar Harchi. Loin de l’introspection verbeuse et stérile dans laquelle il peut verser, son usage nous montre ici tout l’enfermement psychologique et moral dans lequel l’héroïne grandit, dans cette « maison des femmes » dont on ne prend la pleine teneur que graduellement, à mesure qu’elle en prend elle-même conscience. Et c’est lorsqu’on apprend que cette maison n’est jamais fermée à clé, que rien ne sépare ces femmes de la liberté que l’enceinte de la cour, non verrouillée, et la seule décision des hommes de les y bannir, que jaillit la révolte dans nos veines, aussi violemment que dans celles de l’héroïne, que nous saute aux yeux l’injustice criante de ce système.

Mais aussi et surtout le degré suprême d’asservissement auquel ces femmes se résignent, et, pire, qu’elles entretiennent d’elles-mêmes au lieu de le combattre. Par là déjà, le récit de Kaoutar Harchi glisse vers l’intemporel, ce que renforce l’absence de nom de lieu, de personnage, de pays, d’époque historique, et ces citations de la Bible en exergue de chacune des trois parties. Il devient ainsi le mythe fondateur d’une femme qui refuse la soumission féminine aussi bien que l’asservissement masculin de la société patriarcale, qui ose se lever, s’individualiser, dire non à la face du monde, qui ose aller au-devant des êtres et de la vérité pour perdre ses illusions et par là ses chaînes, s’appropriant définitivement et pleinement son destin.

L’écriture de Kaoutar Harchi est sensible, tantôt haletante, syncopée, au rythme de la tension et des battements de cœur de l’héroïne, tantôt déliée, ample, scandée par des répétitions qui donnent de l’élan aux paroles, à la mesure de son élan de vie.
C’est ainsi, par petites touches sensibles, que Kaoutar Harchi nous plonge toujours plus avant dans cette atmosphère si lourde, opaque, moite, des non-dits, du trop-plein d’amour non désiré, du vide criant d’amour recherché, de cet amour qui n’est réellement qu’un besoin dévorant d’attention, ou une quête désespérée de l’existence.

Accaparée par une Mère qui lui demande une attention de tous les instants mais sans vraiment retourner son adoration, la narratrice la voit se consumer dans l’attente fiévreuse du retour de son mari – le Père – jusqu’à sa mort, environnée de femmes avides de réconfort moral de la Mère, et affectif de sa part, puisqu’elle est comme leur fille à toutes. Il faudra la mort de la Mère et l’immense déchirement qui en résulte pour qu’elle ose enfin sortir de cette maison morbide, enfermée dans le malheur et l’attente, puis partir à la recherche du Père. Pour le connaître, s’en faire reconnaître comme sa fille, mais aussi obscurément pour savoir, pour comprendre comment il a pu délaisser la Mère à ce point.

Kaoutar Harchi

Kaoutar Harchi

Et ce cheminement à la fois tout œdipien –parce que c’est dans la ligne de faille, le conflit, la rupture entre la Mère et le Père que la narratrice tente de trouver sa place, de se construire en tant que femme, de connaître la faute de ses parents – et personnel, car elle n’est pas coupable de cette faute même si elle en est l’incarnation, révèle le malheur sans nom d’une famille pourrie jusqu’à la moelle comme un arbre mort. Et le final rappelle à tous, en un trait de lumière éclatant, l’éternelle solitude de chacun, l’importance de s’aimer soi-même pour pouvoir véritablement entrer dans la liberté, l’âge adulte, et le pardon.

« Et je ne veux plus rentrer à la maison, je ne veux plus entendre claquer la lourde porte de bois, je ne veux plus sentir sur moi les regards apitoyés des femmes, je veux demeurer sur cette route dans l’attente du jour qui se lève, dans sa clarté, dans sa fraîcheur. Je veux assister au réveil de la ville. Je veux retrouver ce qui m’a été pris. Tout ce temps, ce temps infini, ce temps éternel de l’adolescence. Je veux connaître ce qui m’est inconnu. Cette situation d’être en présence du Père, ressentir sa force, sa grandeur, comprendre ce qui a empêché cet homme d’être un père.  (…) En moi naissait une ivresse profonde au fur et à mesure que je parcourais la ville, zigzaguant entre immeubles et bâtiments, le souffle haletant, le cœur prêt à imploser. Folie de vouloir vivre ainsi, au grand jour, sans plus personne pour m’épier, me surveiller, me contrôler. Mes pensées, mes gestes, qui ne seraient plus jamais entravés. La liberté que je m’apprêtais à recouvrer, enfin, car en allant vers le Père, c’est vers moi que j’allais. »