La saison 8 de Doctor Who s’est achevée ce weekend avec les épisodes 11 (Dark Water) et 12 (Death in Heaven). En attendant l’épisode de Noel d’ici quelques semaines, établissons un double bilan épisodico-saisonnier.

ATTENTION, DES SPOILERS VONT APPARAITRE ! Dans la mesure où tout dans ce final est sujet à spoil, il vous est conseillé une connaissance de la saison 8 dans son ensemble avant de lire le présent article. Sa lecture se fait à vos risques et périls!!

On se croyait bien à l’abri à la fin de l’épisode 10 : le Docteur, Clara et Danny se sortaient sains et saufs de la néo-éphémère forêt londonienne. C’était sans compter quelques incidents dramatiques. Car en effet, il ne faut pas plus de 5min à l’épisode 11 pour nous toucher en plein coeur : Danny meurt, écrasé par une voiture. Il se retrouve ainsi au « paradis », ce fameux endroit que l’on n’a fait qu’apercevoir depuis le début de la saison, et dont on ne sait pas franchement à quoi il ressemble. Du moins pas encore. C’est le drame pour Clara qui va montrer un acharnement compulsif à tenter de le retrouver. Dans le même temps, nous faisons connaissance avec Missy, aussi aperçue par flashs au fil des épisodes, et supposée chef de ce projet « paradisiaque ». Cette femme va se révéler encore plus porteuse de secrets que prévu… Et quel est cette sacrée terre promise où se retrouvent les morts ? Qu’est ce que Moffat voit dans l’au-delà, pour le Docteur et pour l’humanité ?

 

Crédit : BBC

Crédit : BBC

Par où commencer ? Ce final de la saison 8 est riche en surprises, beaux discours, découvertes, redécouvertes, action, humour… Prenez une pincée de bons vieux ennemis du Docteur, un peu d’ironie tragique et de tragique ironique, une poignée d’ humour mordant, un soupçon de mélo, un zeste de fanservice (d’hier et d’aujourd hui !), mais surtout, une bonne potée de génie scénaristique, et vous aurez le double épisode final ! L’attachement à l’esprit de la série est tout simplement irréprochable. Steven Moffat laisse parler toute sa fureur (au sens grec du terme) pour offrir aux fans absolument tout ce qu’ils veulent et attendent… mais aussi son contrepied. Qui eut pensé en effet que la mystérieuse Missy se révélerait etre une bonne vieille connaissance ? Qui eut vraiment cru voir Danny mourir de manière aussi tragique au bout de quelques minutes à peine ? Oui, Steven Moffat est l’homme de l’ironie tragique, l’homme qui porte ses couilles mais aussi celles des fans, à l’instar de ce qu’il fait dans Sherlock. Beaucoup de séries devraient s’inspirer de sa manière d’assumer ses choix…

Dans ce grand final, nous sommes entraînés de A à Z dans les méandres de la série, dans les méandres du Docteur, mais aussi de Clara, et surtout de ce pauvre Danny, victime tragique et innocente du destin, mais aussi révélateur de la sensibilité profonde des personnages. Sa mort noircit un peu plus le tableau du Docteur, cet homme qui malgré sa bonne volonté, son rejet de toute forme d’agissement militaire, de toute guerre, et malgré son nom de Docteur, celui qui guérit, qui vient au secours, a du sang sur les mains et ne comprend pas pourquoi (jusqu’à une brillante et touchante tirade à la fin de l’épisode 12). Il n’est pas le seul à se voir impitoyablement mis à nu par la cisaille moffatienne : ainsi un plan terrifiant voit Clara « trahir » le Docteur, cédant à ses passions comme ses pulsions. Clara « Oswin » Oswald, celle qui n’a peur de rien, qui serait prête à tout pour protéger le Docteur, eh bien sa glace est brisée dès lors que ses sentiments entrent en scène. Sans tomber dans le blockbusterisme absolu, sans avoir besoin de créer et de provoquer une nouvelle Guerre du Temps, voire une Guerre Mondiale, Steven Moffat en donne juste les conditions, et met ses personnages face à eux-mêmes (au fond, Missy et sa petite armée ne sont que le contraire du Docteur, ce envers quoi il n’oserait jamais s’engager, tandis que ce Danny voulant en finir n’est jamais que le contraire d’une Clara toujours déterminée) dans une sublime fresque à travers l’amour et la mort.

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Michelle Gomez dans le rôle du vieil ennemi du Docteur (pas plus de révélations !) cabotine à la perfection, toute la quintessence de cet ennemi étant là : une ironie mordante, une folie latente, et une profonde envie corruptrice… On dirait le Joker, dans ce qui rappelle le final de la saison 3. Elle forme un couple tragi-comique hilarant avec l’excellent Peter Capaldi pour sa première fin de saison dans les habits du Seigneur du Temps. Jenna Coleman quant à elle démontre une fois de plus qu’elle n’est pas qu’une figure sensuelle et charismatique.

 

L’heure est au bilan, en cette fin de saison 8. Et sans ses interprètes, les scénarios de Moffat ne seraient que des coquilles vides. Le premier à se voir signifier ses résultats est évidemment Peter Capaldi, dont c’est la première saison en tant que Docteur. Critiqué injustement pour ne pas etre Matt Smith ou David Tennant, Peter Capaldi a clairement bouleversé le role, renvoyant le personnage du Docteur à ses débuts : un personnage irascible, sensible, susceptible, parfois franchement cassant malgré son immense intelligence, mais un personnage empathique, doué d’un coeur (et même deux coeurs !), à la manière de William Hartnell, il y a 51 ans de cela. Son aspect shakespearien, personnifiant les traumatismes et les frustrations profonds du Docteur comme Matt Smith personnifiait la folie, sont aussi plaisants à admirer qu’à découvrir. Il n’est certes pas l’un de ses prédécesseurs, mais il nous invite à comprendre que, par son âge (le double de celui de Smith), par ses sourcils (oui oui) et ses cheveux blancs, par sa voix grave et par son accent écossais latent, il ne sera clairement pas Tennant ou Smith, le Docteur étant un personnage aux multiples facettes. Il lui sera certes difficile d’atteindre le niveau d’excellence de Smith, et encore plus de Tennant, qui a mis le « Docteurisme » à une échelle de performance rare, mais il est sur la bonne voie.

Jenna Coleman, quant à elle, est clairement la meilleure compagnonne depuis Donna Noble. Le schéma d’avancement des compagnons suit le contraire de celui des Seigneurs du temps : la plus posée Clara a succédé à la flamboyante (dans tous les sens du terme) Amy Pond sous l’ère du fou Smith, lui même successeur du caméléon Tennant. Clara Oswald, à l’instar de David Tennant dans le role du Docteur, a « universalisé » le role du compagnon, le faisant passer au premier plan (par exemple dans l’épisode Kill the Moon), tout en gardant un solide appui presque dépendantiste envers le Docteur. Capable de toutes les émotions, sans complexe face au Seigneur du Temps (elle s’autorise même un petit copain), touchante et attachante, elle personnifie l’amitié entre le Docteur et sa compagnonne. Prions pour qu’elle ne quitte pas le navire à Noël, car une telle qualité est rare.

Que dire, enfin, sur les épisodes en eux-mêmes ? Eh bien, qu’ils sont en parfaite continuité avec la saison 7. Seul le Docteur a changé. Sous la houlette de Moffat, Doctor Who s’est modernisé, et la saison 8 n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Si on peut penser que certains épisodes sont moins intenses que d’autres (le léger et détendu Robot of Sherwood, l’écolo In the Forest of the Night, le plus « simple » The Caretaker), c’est pour mieux faire un effet de calme avant la tempête ; car entre les pérégrinations amoureuses de Clara et les aventures du Docteur, rien ne fut de tout repos ! Il est à signaler que ces épisodes gardent un lien fort avec la série, avec son kitsch, ses incongruités, son humour, mais aussi sa mécanique et sa métaphysique spatio-temporelles implacables, en témoigne le sublime « Time Heist », qui levait le voile sur une petite partie de l’intime du Docteur. Bien dosée, bien amenée, bien interprétée, cette saison 8 est une réussite

A la manière d’un chef d’orchestre guidant ses musiciens avec maestria, ancrant un peu plus Doctor Who dans l’ère moderne, offrant aux fans ce qu’ils veulent, mais à sa manière, Moffat marque un peu plus de son empreinte la série. Quant à Peter Capaldi, il gagne définitivement ses galons de titulaire du poste, et, on l’espère, pour un certain temps, et toujours dans le même registre.