Charlotte, pour moi, c’est LE livre de la rentrée littéraire. Si je n’attendais Foenkinos, ni sur la rentrée, ni sur ce créneau, je dois dire que j’ai été bluffée. Charlotte, c’est aussi son livre à lui : « c’est toute [s]a vie », confesse-t-il. Tous les écrivains ont un livre « fantôme », celui qu’ils ont tant de fois tenté d’écrire sans y arriver, et qui un jour sort de l’ombre. Parfois c’est décevant ; dans le cas de Charlotte, c’est parfaitement réussi.

Charlotte retrace la vie de la jeune peintre Charlotte Salomon, assassinée à Drancy à 26 ans alors qu’elle était enceinte. David Foenkinos raconte toute sa courte vie, depuis son enfance à son adolescence et le début de l’âge adulte, ses créations, ainsi que le destin des personnes qui l’ont entourée : père, mère, grands-parents, amis, amants.

Charlotte-FoenkinosDavid Foenkinos base son livre sur le projet artistique de Charlotte, nommé Vie ? ou Théâtre ?, qu’elle a développé dans les dernières années de sa vie. Dessins et textes révèlent une artiste envahie par le désespoir lié à son époque, mais qui s’évade au fil des histoires qu’elle s’invente et des émotions qu’elle ressent. Tout comme l’œuvre de Charlotte Salomon mêle réalité et rêve, Foenkinos s’autorise à risquer la fiction. Il l’écrit sans détour : parfois il n’est pas sûr que telle ou telle chose soit réellement arrivée de cette manière à Charlotte. Alors il se laisse porter. Inspiré et rempli des les recherches qu’il a faites pendant des années, et des lieux qu’il est allé découvrir. Ça et là dans le roman, il nous rappelle cette obsession qui l’habite depuis longtemps.

Le style pourra déconcerter au premier abord, mais le lecteur se rend vite compte que cette forme est la seule possible pour un livre comme Charlotte. Phrase après phrase, très courtes, Foenkinos retourne à la ligne. En effet, il faut bien respirer. Si certains passages se lisent extrêmement vite, d’autres nécessitent de prendre davantage son temps. Ils sont lourds : la mort est omniprésente, et de la pire des façons. Tout comme Charlotte a appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante, elle est, et se sent, depuis très jeune, promise à un destin funeste. La fatalité liée à sa famille se mêle au nazisme pour ne lui laisser effectivement envisager que le pire. Toute son existence prendra alors la forme de la survie : la survie par l’amour, la survie par l’art.

En refermant Charlotte, on se sent très bizarre. On a beau connaître la fin : elle n’en est que plus violente. Cette transcription du caractère pur et doux de Charlotte, à la lumière de tout ce qu’elle a vécu, flotte abstraitement dans nos pensées des heures après. Comme une allégorie de l’amour que l’on peut malgré tout, inconditionnellement, nourrir envers la vie. David Foenkinos en fait une héroïne, à l’image de l’importance qu’elle a pour lui. La démarche est sincère. Il est impossible de ne pas être touché.

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« Fallait-il aller au bout du supportable ?

Pour enfin considérer l’art comme seule possibilité de vie.

[…] Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.

C’est le chemin qu’emprunte chaque artiste.

Ce tunnel imprécis d’heures ou d’années.

Qui mène au moment où l’on peut enfin dire : c’est maintenant. »

Paru chez Gallimard pour la rentrée littéraire, Charlotte vient de recevoir le Prix Renaudot 2014.