Au premier abord, ces petites créatures à la dentition hasardeuse n’ont rien à envier à des Minions par exemple. Pourtant, Laika vient de frapper un grand coup avec un des films les plus visuellement merveilleux de l’année, avec des performances vocales de premier plan. Une vraie surprise, qui mérite d’être vue par le plus grand nombre de cinéphiles.

Dans la série des grands studios d’animation, Laika a toujours fait pâle figure face aux autres mastodontes hollywoodiens, armés de leurs campus, leurs idées et autres millions de dollars en merchandising. Implantés dans l’Oregon, à Hillsboro, c’est pourtant un studio qui a produit trois pépites d’animation en 3D ces dernières années : « Coraline » et « L’Etrange Pouvoir de Norman ». Des recettes au box-office modestes qui auraient pu signer l’arrêt de mort du studio (ils se sont à peine hissés au dessus des 100 millions de dollars de recettes dans le monde). Mais le studio d’Anthony Stacchi, coréalisateur des « Boxtrolls » avec Graham Annable, storyboarder chevronné sur les précédentes productions, n’a pas vu sa verve créative entamée. A partir de la série de livres d’Alan Snow « Au Bonheur des Monstres », il crée une galerie de créatures qui n’est pas si éloignée de celles d’Henry Selick (déjà à l’oeuvre sur « Coraline »). Le tout en stop-motion, qui est exploitée de manière parfaite ici : les séquences qui laissent place à l’action relèvent d’une gestion de champ qui n’a rien à envier à ses comparses animés par ordinateur.

les boxtrolls

Crédit : Universal

De la montagne de traviole de Cheesebridge à la roue et aux stocks des habitants souterrains, bannis de la surface et pourchassés par Archibald Trappenard et son escouade, tout fleure bon l’univers tactile et les décors fait main. Un travail de titan qu’on pourrait résumer en une litanie de chiffres, mais le résultat est flamboyant, puisant son sens du rythme dans le meilleur de l’animation européenne (et pas que les papes Aardman non plus). Dans le rôle, Sir Ben Kingsley fait sensation, mais son arc est encore plus spécifique en tant que méchant : il n’a aucun mal à mener la population de Cheesebridge et sa noblesse par le bout du nez. Mais son ultime dessein, à savoir rejoindre la noblesse et disposer des fromages les plus goûtus du monde, est totalement inutile à cause d’une tare bien spécifique. Alors, « Les Boxtrolls », film qui pue le camembert, poussant son non-sens jusque dans son scénario? Pas du tout. Bien au contraire.

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Crédit : Universal

« Les Boxtrolls », c’est avant tout un humain recueilli jeune par la peuplade des Boxtrolls et surnommé Eggs (parce qu’il revêt un carton à oeufs). C’est d’ailleurs quelqu’un de très connu à Cheesebridge, puisqu’il est au coeur d’une légende qui transforme les Boxtrolls en affreux monstres hostiles aux humains. Une véritable adaptation des mécaniques du conte, un conte dans le conte même, qui entend défier l’obscurantisme et aborde les problématiques de coexistence sociale qui sont universelles. La variété de tons utilisée, entre comédie, horreur et délaissement familial, rappelle « L’Etrange Noël De Mr. Jack » (Selick, encore lui). Une première partie quasiment non dialoguée montre l’évolution du jeune Eggs dans l’environnement des Boxtrolls, et son éducation par Fish (Poisson), avec des gags inspirés tournant autour de l’opérette façon « Barbier de Séville » (si vous tendez l’oreille, reprise uniquement avec des noms de fromage), entre autres.


L’utilisation d’un casting british amène « Les Boxtrolls » sur le terrain d’un humour absurde à la Monty Python, souligné par la présence d’Eric Idle pour une chanson. Le duo Richard Ayoade/Nick Frost s’en donne à coeur joie en faisant la voix des sbires incompétents, et le taciturne M. Gratton, le plus violent et celui qui se pose le moins de questions de la bande, est hilarant (et doublé par Tracy Morgan). Si on regrette que la noblesse de Cheesebridge ne soit pas plus exploitée, les séquences exécutées de main de maître s’enchaînent les unes aux autres. « Les Boxtrolls » suinte la sincérité, l’amour des vannes bien exécutées, l’amour de l’Angleterre victorienne. Alors que la Toussaint est assez peu fournie en films d’animation, cette prouesse mérite de fonctionner, surtout avant l’embouteillage de Noël qui verra débarquer « Paddington », « Le Hobbit » et « Le Pingouin de Madagascar ». Alors que Laika vient de resigner un accord pour trois nouveaux films, c’est plus que jamais le studio indépendant qui mérite d’avoir plus de notoriété et de reconnaissance au sein de fans d’animation. Bref, « Les Boxtrolls », c’est une vraie bombe artisanale, à l’humour grinçant, dont le visionnage en VO est plus que recommandé pour les spectateurs qui le peuvent.