Cet été est sortie sur HBO la première saison de The Leftovers, série inspirée par le livre de Tom Perrotta. Sans avoir vu la série, il est temps de parler du livre, qui est paru en 2013 chez Fleuves Editions sous le titre Les Disparus de Mapleton.

Au départ, le livre de paye pas de mine : dans une prose relativement simple, l’auteur relate le deuil de certains habitants de Mapleton, qui on perdu des êtres chers, disparus de façon inexpliquée un 14 Octobre. C’est sympathique, sans plus. Cependant, Perrotta parvient parfaitement à parler de cela, sans lourdeur et même avec humour, grâce à une palette de personnages diverse et très intéressante.

La couverture française

La couverture française

La clé de cette oeuvre, ce n’est pas tant le deuil des personnes en tant que personnes, mais justement en tant que membres d’une communauté : dans la société actuelle, on ne vit pas en dehors des autres, surtout pas dans une ville comme Mapleton. Surtout pas quand, comme Nora, on est la seule rescapée de la famille.

Il ne se passe pas énormément de choses, en fin de compte. Et surtout, les péripéties importantes sont éludées : lorsqu’un personnage annonce partir en voyage, on s’attend à ce que le chapitre suivant soit sur son voyage, mais il est en fait sur son retour, et le voyage lui-même est raconté par bribes. Le seul personnage à réellement être hors de Mapleton est Tom, mais sans cesse il est rappelé que sa famille est là-bas. Sans cesse il est rappelé que la « liberté » qu’il a choisi, pour fuir le regard des gens et le deuil, le ramène sans cesse à sa propre souffrance.

Tom Perrotta

Tom Perrotta

Tom Perrotta, en fin de compte, arrive à crée une intensité dans le deuil résigné de ses personnages : ici, il ne s’agit pas de chercher désespérément une explication à la disparition des êtres chers ou même d’essayer de les retrouver. Tout le monde cherche juste à continuer à vivre avec plus ou moins de conviction. Il n’y a pas de grand climax de fin. Mais après la lecture, des heures après, ou même des jours après, l’atmosphère très américain, très aseptisée de Mapleton reste à l’esprit, de même que la souffrance discrète des personnages.

Laurie Garvey n’avait pas été élevée dans la croyance au Ravissement. Elle n’avait pas été élevée dans la croyance en grand-chose à dire vrai, sinon en l’ineptie de la croyance elle-même.

Nous sommes agnostiques, disait-elle à ses enfants, à l’époque où, encore petits, ils cherchaient à se définir par rapport à leurs amis catholiques, juifs, ou protestants. On ne sait pas s’il y a un dieu, et personne ne le sait, d’ailleurs. Certains disent peut-être qu’ils savent, mais en fait ils n’en savent rien.

La première fois qu’elle avait entendu parler du Ravissement, elle commençait ses études et suivait un cours intitulé «Introduction aux Religions du Monde». Le phénomène décrit par l’enseignant lui avait fait l’effet d’une blague – des hordes de chrétiens flottant hors de leurs habits, s’élevant dans le ciel à travers le toit de leurs maisons et de leurs voitures pour rejoindre Jésus ; les autres, debout, bouche bée, se demandant où toutes les saintes personnes avaient disparu. La théologie continuait à lui paraître obscure, même après avoir lu la section de son manuel consacrée au «Dispensationalisme prémillénaire», tout ce charabia à propos d’Armageddon, de l’Antéchrist et des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Cela lui apparaissait comme du kitsch religieux, d’aussi mauvais goût qu’une de ces peintures sur velours noir, le genre de fantaisies appréciées des gens qui mangeaient trop de friture, donnaient des fessées à leurs gosses, et qui ne voyaient rien à redire à la théorie selon laquelle leur dieu plein de bonté aurait inventé le sida pour punir les homosexuels. Parfois, dans les années qui suivirent, il lui était arrivé d’apercevoir quelqu’un en train de lire l’un des volumes des Survivants de l’Apocalypse, à l’aéroport ou dans un train, et de ressentir une légère pitié, voire une certaine tendresse pour le pauvre gogo qui n’avait rien de mieux à lire, et rien de mieux à faire que d’être assis là, à rêver de la fin du monde.