On avait tout intérêt à attendre le nouveau film consacré à Yves Saint-Laurent. Après celui réalisé par Jalil Lespert, on se demandait en quoi celui de Bertrand Bonello, sélectionné à Cannes, différerait de son prédécesseur. Eh bien tout, pour le meilleur et pour pire. Décortiquage.

Pour Bonello, le pitch est simple : le film « s’écarte du verbatim habituel, du biopic qui le consacre. […] L’idée était d’inventer le personnage, de s’écarter de la narration linéaire propre au biopic. L’homme Saint Laurent est un terrain propice au romanesque ».

Le film va en effet se couper des codes naturels du biopic pour se concentrer sur un Saint-Laurent au faîte de sa gloire, mais aussi certainement au faîte de sa profonde capacité autodestructrice. Le film se concentrera plus particulièrement sur les années 1964- 1976.
Choix ambitieux, donc, faisant reposer tout le poids du film d’une part sur les épaules de Gaspard Ulliel dans le rôle-titre, et d’autre part sur la mise en scène, faite de longs travellings aux allures de plans-sequences entrecoupés quelques zooms sur les personnages ainsi que de quelques effets de style (notamment un split écran à la fin)

Saint-Laurent

Le résultat de ce mélange ? Mitigé. A vouloir faire trop complexe et trop surligné, Bonello tombe dans le pompeux, voire presque facile et vaniteux : en témoignent ces nombreuses références à l’oeuvre de Proust (le pseudo Mr Swann que YSL se choisit au tout début du film, ou encore le tableau de la chambre de l’écrivain dont le couturier s’inspire pour sa propre chambre), jetées à la volée comme une démonstration de culture n’ayant pas d’autre finalité qu’elle-même. Pis encore, Bonello fait montre d’une admiration pour Hitchcock que l’on pourrait qualifier de corrompue. Si on reconnaît sympathiquement dans le long plan-séquence d’essayage d’une cliente dans un miroir une référence au moment où Scotty transforme Judy en Madeleine dans Vertigo, le cameo de fin du réalisateur se mettant en scène comme journaliste d’un canard bien connu est honteux et parfaitement inutile au film, n’agissant que comme un coup de pub pour le réalisateur. Bonello met ici ces références au service d’un cinéma presque pédant, dont les 30 dernières minutes interminables sont seulement sauvées par la très belle interprétation de Helmut Berger en Saint-Laurent vieux.

On ne pourra toutefois pas reprocher au réalisateur de l’Apollonide d’avoir dépoussiéré le genre biographique au cinéma. Sacrifiant ici très (trop ?) largement la couture, la confection et les défilés pour appuyer sur ce qu’il en a couté physiquement et moralement à Saint-Laurent pour faire son oeuvre, Bonello dépeint justement grâce à son art de la mise en scène un Saint-Laurent torturé, ouvert à tout mais prisonnier de lui-même (« J’en ai assez de me voir »). Alors Saint-Laurent va se laisser mener par le bout du nez par ses airs de diva, ses caprices de star. Mais aussi par ses pulsions, ses attirances, notamment pour Jacques de Bascher, cet énigmatique dandy à la petite moustache (proustienne, là encore ?), moteur d’autodestruction, dérive sur le chemin de la rédemption, et obstacle sur la route d’un Pierre Bergé impitoyable. Un Bergé, au demeurant très bien interprété par Jérémie Rénier, mais dont on comprend que son double réel n’ait pas eu envie de produire le film, l’amant d’YSL étant ici dépeint comme un homme d’affaires intransigeant, à la fois contremaître et esclave de son amoureux.

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Le problème de ce film, c’est qu’il est décousu, ce qui est le comble pour un film sur un couturier. Nouveau coup de pied dans les codes de biopic, on se retrouve en présence d’un montage chaotique, où les flashbacks côtoient les flashforwards. Dans l’imaginaire de et sur Saint-Laurent, ca se justifie, on ne peut représenter un imaginaire tel que celui de Yves Saint-Laurent sans des détours biographiques. Non, simplement, ici, belles et moins belles scènes se côtoient : l’une des plus belles scènes, celle au club, au début du film, ambiance très Orange Mécanique, au moment où YSL aborde la jolie blonde dansante Betty (Aymeline Valade), jouxte une interminable scène de négoce mettant Bergé en scène. De même, ainsi qu’on l’a mentionné plus haut, la scène au journal spoile complètement le final avec un Helmut Berger pourtant sublime. Du coup, c’est comme si Bonello tirait sur un fil dépassant d’une robe, mais au lieu de découdre parfaitement et en un coup, s’y reprendra à plusieurs fois

Bien évidemment, un tel film ne peut pas se faire sans la complicité de bons acteurs. Si on a déjà évoqué l’excellent Gaspard Ulliel, sûrement le meilleur role de sa carrière, ainsi que son magnifique double vieux Helmut Berger et le très bon Rénier, on soulignera la correcte (et modeste) interprétation de Loulou de la Falaise par Léa Seydoux. Mais le bât blesse avec Louis Garrel en J.de Bascher, véritable tache au milieu des acteurs, et pour qui l’homosexualité se résume à un mouvement de lèvres. Bien faible tout cela. A son crédit, l’icône virile qu’il est s’accomode bien avec l’histoire

Beau sur le fond, moyen sur la forme, le Saint-Laurent de Bonello échoue dans sa quête du prix de la mise en scène cannoise, fait froid dans le dos de ceux sensibilisés à l’interprétation de Pierre Niney dans le biopic précédent, et nous laisse sur une performance mitigée. Mais quelques morceaux de bravoure rendent le film intéressant à voir !