Ce soir débute sur France 2 la saison 2 des « Hommes de l’Ombre ». Afin d’en savoir plus sur les thèmes abordés, la distance entre vie privée et vie publique, les limites de la production et la Première Dame incarnée par Carole Bouquet, nous avions rencontré Sylvain Saada et Marie Guilmineau, qui ont écrit les 6 épisodes de la saison 2, en juillet dernier à Série Series. Rencontre.

Il y a eu un hiatus de plus de 2 ans entre la saison 1 et la saison 2. Est-ce que vous avez fait votre autocritique de choses qui avaient moins bien fonctionné dans la saison 1 et de choses que vous souhaitiez améliorer ?

Marie Guilmineau : Il n’y a pas eu de débriefing, des interdits pour la saison 2. On a changé d’auteurs, puisque Dan Franck n’est plus chargé de la saison 2 et nous n’avons pas les mêmes tempéraments, donc on est partis sur un nouveau livre.

De quoi vous-êtes vous inspirés ? Y avait-il des livres de chevet sur l’exercice du pouvoir politique ?

Sylvain Saada : On connaît la politique. On s’intéresse tous deux à la politique, on connaît ça par cœur, et l’actualité nous nourrit depuis quelques années, puisque dans la saison 2 on traite de prises d’otages, de la vie intime du Président.

Marie Guilmineau : On a 20 ans de politique derrière nous, donc il y a de la matière.

Avez-vous fait appel à des hommes politiques ou des anciens employés de cabinet ?

M.G. : Moi j’ai fait de la politique, je sais comment ça marche de l’intérieur. Sylvain a des relations, on est branchés et on a nos « relais » qui sont pas des conseillers officiels…

S.S. : On a pas eu de conseillers officiels sur la série. Marie a travaillé dans des cabinets il y a quelques années : cela nous a beaucoup aidé, car je n’aurais pas su récrire la répartition des rôles : la différence entre la secrétaire générale de l’Elysée et un directeur de cabinet, les conseillers spéciaux…. Tout ça c’est simple en théorie mais très difficile à aborder dans l’écriture. Marie a apporté cette formation et cette fluidité qu’il y a dans l’écriture.

Le personnage de secrétaire de l’Elysée, Aure Atika, a-t-elle apporté en terme d’interprétation au rôle que vous lui aviez écrit ?

M.G. : Ca ressemble à ce qu’on avait écrit. Elle avait peur du rôle, donc elle l’a un peu raidi.

S.S. : En vérité, il n’y a jamais eu de secrétaire générale de l’Elysée qui soit une femme. C’est un rôle très intériorisé et [Gabrielle Tackichieff, ndr] est prisonnière de son propre rôle. Anne Lauvergeon était secrétaire générale adjointe sous Mitterrand (de 1991 à 1995, ndr), elle avait 31 ans.

La saison 2 débarque dans un contexte où y a de plus en plus de séries politiques qui débarquent : « Borgen », « Scandal »… En discutant des personnages, y a-t-il eu une volonté de vous positionner parmi elles ?

S.S. : Pas du tout. Marie est une fan de « West Wing », mais le pouvoir américain n’a rien à voir avec l pouvoir français.

M.G. : On a mis en scène les personnages qu’on avait envie de mettre. On crée des personnages parce qu’on a envie de les avoir.

La grande affaire du premier épisode de la saison 2, c’est les frontières un petit peu brouillées entre la vie intime et la vie publique du Président. Est-ce que c’est un mélange des genres qui peut se passer aujourd’hui ?

S.S. : Bien sûr… Sarkozy/Cécilia, Ségolène Royal, Valérie Trierweiler, sans parler des ministres qui sont en ménage avec des journalistes, des actrices…

Les conseillers en communication et l’entourage du Président « gèrent » la crise relative à la femme du Président « à deux ». Est-ce qu’il y a une gestion des problèmes du Président dans le cabinet ?

M.G. : Il y a toujours une gestion…. Hollande, il se trouve qu’il est célibataire, mais il y a toujours, et dans tous les Etats du monde, une gestion de l’intime par les communicants…. C’est rare que l’intime ne déborde pas sur le public : parfois, ils ont des enfants qui déconnent… L’intime fait partie du pouvoir.

S.S. : Ca enrichit le rôle de Kapita, qui va avoir des actions à mener de deux points de vue : celui de l’intime, et du point de vue de la personnalité médiatique/politique.

On voit beaucoup les protagonistes dans leur vie professionnelle, mais assez peu dans leur vie professionnelle…

S.S. : Tous les personnages écrits ont un double enjeu : intime/personnel et politique/social. On, voit que Kapita va avoir un problème avec sa fille et sa femme, Gabrielle avec son fils qui lui reproche d’être trop absent [dans le premier épisode]

M.G. : Ca fait partie du jeu, du fonctionnement.

S.S. : On est pas des journalistes, il faut qu’on s’amuse. Hollande le disait très bien quand il était avec Trierweiler et que Ségolène Royal était interdite d’Elysée, les enfants avaient dit : « On ira pas à la cérémonie d’investiture si Maman ne peut pas venir. » Finalement, on en revient à M. et Mme Tout-le-Monde.

On a l’impression que dans l’Histoire, les conseillers en communication sont oubliés… Dans vos points de répère, y a-t-il des figures de conseillers en communication qui sont revenues dans l’écriture, comme Anne Lauvergeon ?

S.S. : Y en a trois ou quatre en France qui sont des « faiseurs de roi », qui est d’ailleurs le titre du remake américain.

M.G. : Sauf qu’aux Etats-Unis ils sont de vrais « faiseurs de roi ». Il y a énormément d’argent, ce n’est pas le même système politique… Ils font pas de pub, ce qui change tout… Hors campagne, mais ce n’est pas les pubs où on attaque le candidat ; en revanche ce sont des pompiers.

hommes de l'ombre

Crédit : France Télévisions

Justement, en tentant de gérer les problèmes, et d’éteindre l’incendie comme des pompiers, ne ravivent-ils pas les flammes ?

M.G. : Kapita cherche à savoir. Le défaut français est le culte du secret auquel il se heurte. Il dit : « si vous ne voulez pas que ça vous pète à la gueule, dites-le moi ». Mais il met du temps.

S.S. : Reprenons l’exemple de Hollande avec Julie Gayet : très peu de monde le savait, et les gens au courant n’avaient pas le droit d’en parler. S’il jouait cartes sur table avec un communicant et dire : voilà je suis tombé amoureux de cette actrice, comment gérer ça ? Peut-être celui-ci aurait « officialisé » la rencontre, et y aurait pas eu ce côté ridicule du président en scooter. Les politiques ont besoin de communicants.

Pour en revenir au genre de la série politique, est-ce que le miroir de cette actualité, vraiment très proche de la série, sont une force de la série ou un carcan ?

M.G. : On peut pas tricher. On est quand même obligés, un peu comme avec des polars : on peut s’arranger avec la procédure, les enquêtes durent beaucoup plus longtemps…. Mais ça reste réaliste, et les évènements se rapprochent un peu des polars, même avec des personnages qui changent.

S.S. : L’originalité de notre travail et celle des séries, c’est de raconter les coulisses du pouvoir. Les téléspectateurs ne sont pas dupes, ils savent très bien additionner 2 et 2, qu’on va leur parler de telle ou telle chose… Mais nous, au lieu de montrer le plat en salle, on montre sa préparation. A travers le personnage de Karpita, on rentre dans les arcanes du pouvoir.

Y a-t-il des scènes écrites où vous vous êtes dit : « ça va coûter trop cher à reprendre à l’écran » ? Au niveau des décors, avez-vous tenté de minimiser certaines scènes ?

M.G. : On ne peut pas faire des dîners d’Etat, avec 25 tables dans un immense salon. On voulait faire une réception au quai d’Orsay, mais on s’est arrêté parce que ça va prendre 2 jours de montage…

S.S. : Je trouve que « Les Hommes de l’Ombre » est une série très bien produite, mais c’est la différence avec une série américaine. Il faut rendre hommage aux producteurs car on y croit.

Ce n’est pas le genre de série qui va décrocher des « sésames » pour tourner dans des vrais lieux…

S.S. : On n’en a pas du tout. On a pas du tout les moyens financiers, ou même pour reconstituer une aile de la Maison Blanche comme « The West Wing ». On a tourné une partie dans des châteaux voisins, à la Maison de l’Amérique latine…. L’architecture XVIIe-XVIIIe siècle se retrouve partout, on a triché avec les lieux.

Est-ce que le deuxième chapitre de ce livre plante des graines narratives de la saison 3 en saison 2 ?

S.S. : Le couple présidentiel, la maladie, le courage et la liberté de penser de la Première Dame va être un des éléments majeurs de la saison 3.

Marie, comment avez-vous expliqué l’arc de la Première Dame à Carole Bouquet ?

M.G. : On lui a envoyé l’épisode 1, pour la bonne raison que c’était le seul. Elle a trouvé ça bien, donc elle a accepté de nous recevoir en juillet dernier. Elle m’a demandé comment je voulais le terminer. J’avais déjà une fin d’arc en tête. C’est amusant que ce soit une Première Dame, et une Première Dame un peu sulfureuse, c’est plus amusant à écrire.

S.S. : Elle a un très bon rôle, avec une palette de couleurs incroyable. Elle joue l’émotion, l’infériorité, la colère, l’humour.