Le règne du vivant, c’est le roman de la rentrée d’Alice Ferney publié chez Actes Sud. Une voix écologiste et d’amoureuse combattive de la nature : un créneau sur lequel on ne l’attendait pas forcément. Alice Ferney surprend et séduit : notre chroniqueuse Cécile est tombée sous le charme.

Qui pourrait bien menacer les baleines qui règnent en seigneurs et maîtres sur les océans, les parcourant sous toutes leurs latitudes, de l’Arctique aux mers du Sud, de l’Antarctique à l’Alaska ? Et ternir la beauté de ce royaume en les y chassant sans relâche ? C’est l’homme, leur seul prédateur, qui grève sans vergogne les ressources des océans, aiguillé par l’appât du gain. C’est de lui que vient le pillage marin et par lui seul qu’il peut cesser.

ferney-règne-vivantVéritable coup de poing écologiste, le roman d’Alice Ferney largement inspiré de l’association Sea Sepherd et de son leader, Paul Watson, nous rappelle notre responsabilité dans la sauvegarde des océans, dans leur immensité et leur vulnérabilité. Il laisse groggy face aux images qu’il convoque, alternant l’horreur de la pêche à outrance et la beauté fugitive et silencieuse des habitants des mers. Et prouve encore une fois l’éclatante puissance de l’écriture au service d’une cause.

Car, tout autant qu’un roman, c’est un manifeste en faveur de la protection des espèces animales marines, que nous livre Alice Ferney. En premier lieu les baleines, face à la barbarie humaine. Le narrateur, Gérald Asmussen, journaliste norvégien, s’embarque pour une campagne contre la pêche à outrance sur l’Arrowhead, le navire principal de Gaïa, dirigé par Magnus Wallace. Gaïa est une association de protection des espèces marines qui a choisi l’action plutôt que la passivité, le remède plutôt que la prévention souvent inutile, en opposition claire à Noé, une association écologique internationale bien pensante, qui ne fait que du lobbying et de la sensibilisation, sans action directe contre les transgressions des lois maritimes internationales. Magnus (« grand » en latin) Wallace, ancien membre de Noé, en a fait sécession pour devenir le fondateur et le leader de Gaïa, et prend personnellement la mer à chaque campagne de Gaïa.

Au fil des jours passés à filmer et à photographier la campagne, le journaliste fait connaissance avec les membres de l’équipage, découvre leurs convictions sans faille (jusqu’aux menus à bord qui sont strictement végan), leur peu de moyens face aux baleiniers suréquipés, et surtout l’horreur et la bêtise des massacres perpétrés, depuis les requins à qui l’on arrache les ailerons pour les rejeter ensuite à la mer, où ils agonisent durant des heures, incapables de nager et de respirer, échoués sur le fond, jusqu’aux baleines de Minke, à la chair déchiquetée par le harpon profondément torpillé dans leur dos, en passant par la mort d’une tortue-luth prise dans une palangre.

D’abord sceptique puis fasciné, et très vite convaincu, le narrateur assiste aux conférences, aux levées de fonds, aux combats juridiques de Gaïa, et reprend finalement la mer avec Wallace, entraîné dans cette lutte sans mesure contre la bêtise humaine et l’appât du gain au détriment de notre écosystème.

Déjà supporter fervent de Sea Sepherd, je n’ai pu que reconnaître la parenté du personnage d’Alice Ferney, et plonger à corps perdu dans son récit multi-facettes au style d’une rare élégance tout à la fois épique, poignant et virtuose. Sobre et efficace, le livre d’Alice Ferney touche juste, dans un équilibre parfait entre engagement et objectivité, détermination et lucidité, et entre récit factuel des campagnes et panoramas poétiques de l’univers marin.

On y rencontre bien sûr le ton passionné de Wallace, sa détermination à sauvegarder la planète, mais aussi le ton ébahi du novice, perceptible dans la voix du journaliste, face à l’ampleur de ce qu’il découvre, et qui se transforme bientôt en celui du disciple aguerri, les voix des vétérans de Gaïa, désillusionnées, indignées, et toujours résolues, ainsi que les discours faux des bien-pensants et la langue de bois des gouvernements. Tout cela sur l’arrière-plan du quotidien en mer ou sur terre des militants de Gaïa, serti de descriptions presque surréalistes de la grandeur des océans et de la magnificence des baleines.

« L’immémoriale fascination s’écrivait sur les visages. Et l’ancienne peur avait disparu. La majesté de la bête en voltige s’imposait. Le mastodonte, aussi grand qu’une maison, capable d’avaler et de loger un homme, ranimait sa grandeur biblique. Dans la transparence de l’air, le géant s’élevait en vrillant, dressé pour quelques secondes avant de retomber dans un fracas de bulles. L’animal célébrait ses noces éphémères et écumeuses avec le ciel. Que voyait son œil grand comme une assiette, brillant comme s’il pleurait ? »

Alice Ferney

Alice Ferney

Et par-delà toutes ces voix, ces clameurs, ces chants de baleines, Alice Ferney pose en filigrane une question essentielle et terrible : le jour où Wallace disparaîtra, que se passera-t-il ? Quelqu’un d’autre prendra-t-il sa place, avec la même passion, le même magnétisme pour rassembler les foules et les bénévoles au nom du patrimoine écologique mondial, ou l’association sera-t-elle condamnée au déclin, et avec elle tous les océans ? Faisant ainsi toucher du doigt au lecteur que la défense des mers est l’affaire de tous, pas seulement celle des embarqués, mais aussi celle de tous ceux libres de refuser leur voix, leur argent à l’exploitation à outrance de toutes les espèces marines pêchées jusqu’à extinction pour le seul profit monétaire. Que Magnus Wallace n’est que le fer de lance d’une cause universelle qui, en tant que tel, doit être remplaçable par l’un de nous. Puisque cette cause nous concerne tous, nous-mêmes et les générations à venir, comme le rappelle Asmussen : « l’éthique pour la planète était intergénérationnelle, si nous n’agissions pas maintenant, nos enfants n’auraient plus rien à sauver. »