Paru la semaine dernière aux éditions De La Martinière, « Des Hommes Tourmentés » (« Difficult Men ») retrace les 20 dernières années des séries du câble US à travers le portrait sans concessions de certaines de ses figures-phares. David Chase, Alan Ball, Shawn Ryan, David Simon : des portraits croisés et téléscopés où on se perd, parfois.

Brett Martin a eu un accès privilégié au tournage des « Soprano » en 2007 en produisant le making-of de la série pour HBO et a, selon ses propres dires, été « fasciné par le monde dans lequel il avait été parachuté ». D’où un travail partant de la série qu’il avait rattrapé sur le tard, la snobant de loin pour ses premières saisons, et s’étendant à d’autres jalons du câble. Mais ce qui occupe d’abord une partie très importante de ce « Difficult Men », c’est le plus tourmenté de tous, et paradoxalement celui qui – pour l’auteur – va donner le souffle à ce qu’il surnomme le Troisième Âge d’Or de la télévision : David Chase. C’est lui qui est dépeint le plus en profondeur des 7 séries (et ses hommes, aucune femme à l’appel du livre, et pour cause : les femmes à la tête de séries du câble sont peu nombreuses, à l’exception peut-être d’Ann Biderman qui officiait jusqu’à il y a peu sur « Ray Donovan »); de ses débuts sur un téléfilm de CBS à contrepied des attentes de l’époque à « I’ll Fly Away » et les dernières saisons de « Northern Exposure », son sale caractère ressort beaucoup des chapitres qui s’amoncellent, tout comme ses fréquentations de ceux qui deviendront plus tard ses associés sur « Les Soprano » : le producteur Brad Grey, et les scénaristes Robin Green et Mitchell Burgess.

breaking badA scénaristes difficiles, cadres conciliants, et la grande intelligence de Brett Martin est de replacer l’arrivée des « Soprano », de « The Shield » et de « Mad Men » dans le contexte du développement de leurs chaînes respectives. En plus d’un livre making-of, c’est donc un rappel des débuts de HBO auquel on a droit, ainsi que l’esquisse des personnalités opposées mais complémentaires qui ont été derrière le HBO de 1997 à 2006 : Chris Albrecht et Carolyn Strauss. C’est eux qui ont mis en place un système laissant place à l’ « auteur-roi » et une certaine liberté créative qui a été faussement assimilée aux « pleins pouvoirs » – même si du crédit est accordé à la quasi-absence de notes de la part de HBO sur « Les Soprano ». Martin fait brièvement un détour par les expériences de networks qui ont laissé plus de place aux scénaristes. Il s’arrête notamment sur la figure de Grant Tinker, un des rares cadres de la télé à être adulé par les créatifs au sein du studio MTM, et force à l’œuvre dans la création de « Hill Street Blues » et « St. Elsewhere ». Cette addition d’anecdotes sur le développement et la longue traversée du désert qu’ont connu les pilotes des « Soprano » (développé sur plusieurs mois), ou celui de « Breaking Bad » (dont FX n’a cédé les droits qu’après plus d’un an!) ajoutent à l’intérêt de « Des Hommes Tourmentés ». Ceux-ci ont profité d’un appel d’air qui venait surtout d’une conjecture du business de la télévision et de la compétitivité du câble dans son grand ensemble : sortir du robinet à rediffusions, capitaliser sur un public acquis (dans le cas de FX, plutôt jeune et masculin) et prendre de gros risques.

Martin semble fasciné par Chase, sa relation d’amour-haine avec le médium série et ses velléités à virer beaucoup de son staff sans ambage. Dès le premier chapitre, il est décrit comme une déité dans l’air du tournage des « Soprano ». Le livre regorge d’anecdotes sur ses relations avec le futur créateur de « Mad Men », Matthew Weiner, avec qui il partage une affinité pour le cinéma français des années 1950 et 1960, ou encore Todd Kessler, petit prodige viré sans ménagement des « Soprano » après une seule saison, qui créera « Damages » pour FX avec son frangin. Mais il accuse aussi ses limites : les manières de Chase et ses caprices (monter les épisodes des « Soprano » depuis sa résidence en France, pour un coût exorbitant en connexion avec Los Angeles) sont un peu trop assimilées à un statut de parrain trop facile. Et les anecdotes sur la « writer’s room » (pool de scénaristes) des premières saisons un peu trop sacrifiées sur l’autel du sensationnalisme.

James-Gandolfini-David-ChaseL’auteur n’hésite pas à occulter bien des jalons du nouvel âge d’or des séries, en développant la thèse de l’auteur et d’un Matthew Weiner dont on retrouvera les mêmes méthodes tyranniques et égoïstes pour développer les premières saisons de « Mad Men ». La première est « Oz », injustement posée comme terrain de préparation à l’arrivée des « Soprano » et dont la puissance dramaturgique posait déjà l’empreinte de HBO. Tom Fontana, son créateur, a aussi un parcours de scénariste de network, mais a une personnalité potentiellement moins « intéressante » que l’excentrique et fulgurant David Milch, qui a longtemps officié sur « NYPD Blue » en imposant son processus créatif à l’équipe, sous la bienveillance de Steven Bochco. Le deuxième est Shawn Ryan, dont les intentions de faire de « The Shield » une série plus tendue, pulpy et fonctionnant plus sur les règles établies du feuilleton ont du mal à être mises sur pied d’égalité avec ses petits camarades de la galaxie « Soprano ». Ainsi, une fois « The Shield » mise à l’antenne et un Emmy pour Michael Chiklis, il disparaît quasiment du livre, ses échecs pour les networks n’étant mis qu’en post-it, sans grand cas pour leur qualité (hello, « Terriers »). Une subjectivité de traitement qui laisse poindre un soupçon de racolage : Martin tend à caresser les inconditionnels de HBO dans le sens du poil et à plier la chronologie à ses desideratas.

Peu importe, au final, tant la description vivace de l’ambiance, du travail réel et de l’esprit du pool de « Breaking Bad » est bien retranscrite dans l’ultime chapitre. Il est d’autant plus amusant de clore le livre avec Vince Gilligan, qui méprise ouvertement la politique d’auteur, et la joue collectif pour une scène impliquant Jesse Pinkman. Amusant aussi de par le genre de « Breaking Bad », thriller à suspense autant que portrait au diapason d’un antihéros et d’une famille en pleine dissolution. De plus, c’est là où Martin précise que la scène finie sera passée par plusieurs mains en post-production, ce qui est l’apanage de tout processus de production de série, ce qui peut paraître déroutant après 400 pages passées à faire décoller des séries et assister aux prises de tête créatives de Chase et ses ouailles… pardon, scénaristes.

Si l’agencement de témoignages et la reconstitution de 15 ans de mutation télévisée (les séries étant montées en mayonnaise comme « phénomène » par les médias américains et européens) garde beaucoup de fraîcheur et de profondeur, même pour un sériephile chevronné et fan des « Soprano » comme l’auteur de ces lignes, elle souffre d’un déséquilibre profond qui revient à l’angle choisi. Oui, des séries comme « Les Soprano » ou « Sur Ecoute » ne se sont pas fait sans douleur, accrochage pour toute l’équipe, et les raisons en sont détaillées dans « Des Hommes Tourmentés ». Mais transformer ses créateurs en artistes torturés revient à éluder le travail de personnalités moins fortes, mais tout aussi importantes pour le renouvellement créatif du câble.