La rentrée est un peu loin maintenant. Pour autant, il ne faut pas oublier que certains bons romans restent encore à découvrir, tel que Photos volée de Dominique Fabre paru aux éditions de l’Olivier le 21 août dernier. Le quotidien d’un chômeur malgré lui qui trie ses tirages et se remet à la photo, entre dérive et nouvel élan.

Jean perd son travail à 58 ans. Trop vieux pour retrouver un vrai travail, trop jeune encore pour bénéficier de sa retraite, il doit meubler tout ce temps libre qui s’étale maintenant devant lui. Après un passage aux prud’hommes, puis à Pôle Emploi, il se retrouve seul, désœuvré dans son appartement, ou se promène sans but dans la capitale et sa banlieue nord. Il décide alors de se mettre à trier les photos qu’il a prises durant sa jeunesse et ses premières années de vie professionnelle : sa passion, son premier travail, c’était la photographie. Peu à peu, comme entraîné sur une pente glissante, il se remet à fumer, ressort son appareil photo, observe des endroits familiers d’un regard neuf.

Progressivement les lieux, les gens pris en photo s’entremêlent avec ceux où il va, les gens qu’il voit encore, qu’il rencontre, et sa vie se déploie sous nos yeux, au fil de ses journées. Une femme qu’il a aimée, qui en a épousé un autre, mais qu’il côtoie toujours. Son ex-femme, sa mère aujourd’hui décédée, un couple marié qui tient le bistrot où il va de temps en temps boire un demi rue de Rome… Les images du passé convoquent les souvenirs, qui remontent à la surface ; et parallèlement le présent se remet en mouvement, toujours morcelé par l’incertitude, mais allant de l’avant, parce qu’il faut bien, car que ferait-on sinon ?

fabre-photos-voléesPhotos volées oscille ainsi entre précarité et constance, ressassement et élan neuf. Le talent de Dominique Fabre est ici de très bien rendre cette atmosphère en demi-teinte, par des descriptions d’espaces urbains vides, des phrases inachevées, pour recréer ce sentiment de décalage, de flou, d’inachèvement perpétuel que l’on éprouve face à la vie des autres, toujours plus pleine, plus complète. Ces questions toujours en suspens, dont on réalise qu’elles ne recevront jamais de réponse ; ces moments passés qui ne reviendront plus. Ces plages de temps vides, entrecoupées d’occupations et de retrouvailles ponctuelles. Le lecteur se glisse sans peine dans la peau du personnage, quitte à se sentir aussi à nu que lui, aussi perdu. Aussi à la dérive.

Cela n’aboutit pas pour autant à une ambiance totalement dépressive. Il y a des regrets, oui, peut-être des rancœurs, mais elles n’empêchent pas de vivre. Ce qui habite Photos volées n’est pas non plus seulement de la résignation, puisque Jean saisit encore les occasions qui se présentent à lui : un maghrébin qu’il rencontre sur les bancs de Pôle Emploi avec qui il fait des livraisons et des déménagements, l’avocate qui l’a défendu au tribunal, qu’il revoit après la fin des poursuites, l’envie des gens de voir ses photos, sa propre envie d’en refaire… Le lecteur se retrouve ainsi ballotté dans les vagues contradictoires qui submergent Jean, jamais tout à fait au fond, jamais tout à fait sur la crête, toujours entre deux eaux, tendant parfois un peu plus vers le fond… Cela met parfois mal à l’aise, rend le récit vaseux, mais c’est fait à dessein. Et la nouvelle vie de Jean qui se dessine peu à peu en filigrane, toute en potentialités, vient donner un souffle d’air bienvenu à l’ensemble, sur la fin. Ce qui nous permet de dire que l’auteur plaide finalement en faveur de ces vies vécues malgré tout.

Quand on n’a plus de travail, pas de femme, pas d’enfants, qu’est-ce qui reste ? La grâce volatile d’une vie vécue, certes trop vite, moins pleinement qu’on ne l’aurait voulu, mais dont on retient malgré tout ces quelques photos prises au fil de l’eau, presque sans y prêter attention, et qui, quelques années plus tard, deviennent des souvenirs cristallisés, échappés au temps. Les souvenirs eux-mêmes, qui reviennent fatalement à l’esprit, pour mieux apprécier le présent, ou le regretter. Photos volées raconte la demi-résignation d’un homme qui aurait voulu plus, qui avait rêvé mieux, mais qui accepte aussi son sort présent sans révolte, et profite peu à peu de ce que lui donne encore la vie : un don pour la photo, quelques amis, peut-être une nouvelle relation… En attendant le moment où cela s’arrêtera.

Dominique Fabre, auteur des Photos volées

Dominique Fabre, auteur des Photos volées

« J’avais encore passé beaucoup de temps entre mes négatifs et mes tirages, les premières boîtes, celles du papier Agfa que nous utilisions à la mjc, dans le club photo où j’ai passé beaucoup d’années. Je ne me souvenais pas de tous les tirages, ou pas exactement, mais ils me réveillaient la nuit pour me dire un prénom, ou d’autres fois un éclat de rire, une remarque qu’on m’avait faite, et qui ne m’a jamais quitté, sans que je sache pourquoi. Personne, je le comprenais peu à peu, ne comprend jamais pourquoi. Est-ce parce que nous ne sommes pas nés de la dernière pluie ? Que deviennent-ils nos vieilles amours et les rêves qui nous remontent du passé ? J’ai eu envie d’en prendre quelques-unes pour Élise, et puis non, je n’étais pas sûr que ça lui ferait plaisir. Elle les verrait plus tard si elle voulait. »