Denis Michelis publie chez Stock son premier roman pour la rentrée littéraire : La chance que tu as. Le journaliste choisit de parler de la souffrance sourde que tout un chacun dans cette société peut ressentir parfois. Un roman très efficace.

michelis-chance-que-tu-asFraîchement débarqué de chez ses parents qui lui ont trouvé un job, le jeune personnage du roman de Denis Michelis s’apprête à devenir serveur dans un restaurant. La demeure est grande, les employés y dorment, y mangent, y vivent 24 heures sur 24. Un peu sinistre au premier abord, d’autant plus que les gens y sont étranges. Des collègues soumis et distants, des supérieurs impitoyables, une chambre à partager avec d’autres, voilà ce qu’il y trouve. Mais il doit faire un effort. Car il ne se rend pas compte de « la chance qu’il a ». Il a un toit, il est nourri, il est payé. Quoique, pour ce dernier point, on ne sait pas. Apparemment il a signé son contrat, mais n’en a aucun souvenir. En tout cas il l’a fait et a lu toutes les clauses. Il est donc trop tard pour se plaindre, dorénavant. Et puis on lui apprend un métier, on est patient avec lui. Bref, c’est la chance de sa vie.

La chance de sa vie, car on lui apprend le métier patiemment, malgré sa grande inexpérience. On lui montre comment repasser ses chemises plusieurs fois, pour qu’il soit clean pour le service, et malgré ça il le fait mal. On le prévient qu’il va trop loin et on ne lui met la muselière que très tard. Il a même le droit de passer la nuit avec le Chef. Tout le monde n’a pas ce privilège…

Dans ce premier roman, Denis Michelis va plutôt loin. Cette habile métaphore de l’emprisonnement social fait mouche et ne laisse pas indifférent. Sans identité, son personnage pourrait être tout un chacun, tout comme cet endroit, le domaine, où il travaille, pourrait être n’importe quelle société, n’importe quelle entreprise. Tous les jours, il se lève, fait les efforts demandés, mais ce n’est jamais assez. Le domaine lui fait comprendre que c’est lui qui est ingrat, qu’il ne réalise pas la chance qu’il a alors que tant dorment dehors et n’ont pas de quoi manger. C’est vrai, il ne se rend pas compte. Cela le fait culpabiliser. Alors commence le grand n’importe quoi, où il accepte tout sous prétexte que sa situation n’est pas la pire du monde et qu’il doit cesser de se plaindre.

Emprisonnement, injustices sociales, difficultés du monde du travail, règne des pervers narcissiques, burn-out, perte des réalités : on peut considérer que tous ces sujets sont abordés dans La chance que tu as. Denis Michelis parle de nos craintes irrationnelles liées au monde dans lequel nous vivons, et nous confirme que nous avons bien raison de les avoir. Après tout, cela peut arriver à tout le monde, et n’importe où. Son personnage est comme happé par un grand huit malsain, puis recraché quand le manège est fini. Et il ne décide d’aucune étape du processus.

Un premier roman réussi, qui va droit au but. Denis Michelis choisit la métaphore pour nous parler finalement de sentiments que nous connaissons bien. C’est là le plus effrayant. Un roman qui se lit d’une traite, et qui mérite bien qu’on s’y penche.

Denis Michelis présente son roman à l'Institut du Monde Arabe en juin dernier.

Denis Michelis présente son roman à l’Institut du Monde Arabe en juin dernier.