L’Île du point Nemo, nouveau roman de Jean-Maris Blas de Roblès, sort aujourd’hui aux éditions Zulma pour la rentrée littéraire. Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès en Algérie, Jean-Marie Blas de Roblès est l’auteur de l’impressionnant Là où les tigres sont chez eux (Zulma, 2008) lauréat du prix Médicis et du prix Giono. Non moins monumental, L’Île du Point Nemo est une variation étourdissante du roman d’aventures, mixant les genres et les références avec bonheur malgré quelques défauts récurrents.

A peine L’Île du point Nemo ouvert, on ne peut que s’ébaubir devant la culture encyclopédique de Jean-Marie Blas de Roblès qui enchaîne mots savants, références littéraires, filmiques et artistiques aussi bien antiques que contemporaines et cabrioles scénaristiques les uns après les autres à une allure effrénée, mais parfaitement maîtrisée. Ceci pour les mixer en un immense maëlstrom romanesque qui, par miracle, tient debout tout seul, et où le lecteur arrive même à s’y retrouver. C’est l’immense point positif du roman de JM Blas de Roblès. Le revers de la médaille étant sa course à la surenchère sexuelle qui s’intercale comme autant d’entractes, entre chaque chapitre aventurier. Cela pourrait être divertissant pour certains ; pas pour moi. Je laisse au lecteur le soin de se faire sa propre opinion là-dessus.

robles-ile-point-nemoLa structure du roman de JM Blas de Roblès s’approche de celle des poupées russes, mâtinée par l’image d’une spirale et d’un serpent qui se mord la queue. Trois hommes se mettent à la recherche d’un gros diamant disparu, dans un récit d’aventure policière steampunk et contre-utopique. S’y enchâsse le panorama de B@bilBooks, une usine de liseuses numériques dirigée par un Chinois aux perversions scabreuses, une DRH transsexuelle et peuplée par des ouvrières à qui on fait la lecture à haute voix. Ce dernier alterne avec le portrait d’un ancien dirigeant de cigarières dont la femme est dans le coma, reconverti en lecteur de tribune pour B@bilBooks, et celui d’une jeune et jolie ouvrière de l’usine affligée de voisins pénibles et poursuivie par le Chinois de ses ardeurs. S’y intercale enfin à intervalles réguliers le récit rocambolesque des différentes tentatives d’une femme pour remédier à l’impuissance notoire de son mari ou se contenter sexuellement par d’autres moyens. Enfin, chacun de ces récits renvoie par endroits à ses congénères dans des jeux d’échos, des recoupements qui confondent le lecteur, sans pourtant lui faire perdre de vue la cohérence globale de l’ensemble.

On l’aura compris, dans tout cela c’est le roman d’aventure policière mené tambour battant par Martial Canterel, Grimod et Shylock Holmes, dans lesquels on peut reconnaître les archétypes du détective privé, esthète désabusé du monde, de l’agent secret à l’identité mystérieuse, et de l’alcoolique bourru (tel le Capitaine Haddock) qui a mes faveurs. Il récolte toute mon admiration devant la succession de péripéties, le nombre d’exposés érudits, de genres littéraires et de civilisations on ne peut plus différents qu’il mélange à cœur joie en un bouillon culturel étonnamment digeste qu’on a plaisir à déguster. C’est cette inventivité débridée, qui renverse tous les schémas d’intrigue et joue à loisir avec les clichés romanesques, qui crée la dynamique du livre tout entier. Le reste, mis à part le portrait d’Arnaud et de Dulcie, verse dans le scabreux gratuit et n’apporte rien de substantiel ni de plaisant, à mon sens, à l’œuvre, uniquement un vernis de scandale et d’irrévérence. Mais cela peut n’être qu’affaire de goût personnel – le public tranchera.

Un mot enfin pour saluer David Pearson, le designer de toutes les couvertures de Zulma depuis 2006, qui a encore une fois fait un travail remarquable. A chaque nouveauté de la maison, j’attends avec impatience autant le texte que la couverture, et je ne suis jamais déçue par l’inventivité des formes et la maestria des couleurs déployées, qui font souvent écho avec bonheur au contenu textuel. Il rend au livre ses lettres de noblesse comme objet d’art et de plaisir pictural autant que littéraire.

Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès

« Tournant les pages jaunies, Canterel chercha un à un les mots dévoilés par le miroir sur les fesses de Nénuphar Renversé. A « cafard » correspondait le nombre 48 ; à « bière  (mort dans la) le nombre 50, et ainsi de suite. En page 7, en revanche, le Bréviaire donnait les correspondances avec l’alphabet de « nombres marchant par trois ». L’ensemble 19 38 57 valait pour la lettre S, et 15 26 69 se référait à W.

Canterel lut le résultat :

–          48 50 S pour la première ligne, dit-il avec dépit, et 123 20 W pour la seconde. J’en suis navré, mais j’ai bien peur d’avoir fait fausse route…

–          – Ce n’est pas possible, dit Grimod. Tout s’enchaîne, ces lettres doivent signifier quelque chose.

–          – Des plaques minéralogiques ? proposa Holmes sans y croire.

–          – Ou des intersections de rues ? dit Mardrus.

Il y eut une pause, et dans le silence feutré du Petty’s, une voix grave, fortement marquée par l’accent du Midi de la France, se fit entendre :

–          Que diriez-vous de coordonnées géographiques ? »

L’Île du point Nemo – Jean-Maris Blas de Roblès – Sortie le 21 août 2014 – 22,5€