Entre atmosphère étouffante, portrait psychologique poisseux d’un homme voulant se singulariser et bad trip visuel, Richard Ayoade élève sa mise en scène et met en valeur le talent de Jesse Eisenberg dans « The Double ».

En ce mois d’août peu chargé en sorties, « The Double » n’aura aucun mal à se démarquer. On rit un peu devant « The Double », mais surtout jaune. Comme l’éclairage blafard et dégueulasse des lampadaires éclairant l’immeuble où vit Simon (Jesse Eisenberg) . Une vie métro-boulot-dodo évoluant dans une dystopie qui est éminemment dérivée du « Brazil » de Terry Gilliam. Mais Richard Ayoade, dont c’est seulement le deuxième long-métrage après l’acclamé mais peu vu « Submarine », se refuse à malaxer des références connues, rendant son film une énième copie des autres. En effet, le thème du double a fait les choux gras de bien des films, trop enclins à le tirer vers la comédie légère ou la noirceur crasse et la déchéance maléfique. Cette adaptation de Dostoïevski ne choisit pas son camp, et se penche sur la complémentarité des deux personnalités, l’utilisant pour bien plus qu’une présence encombrante pour Simon.

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Jesse Eisenberg, sous l’emprise d’un univers qui l’accable. (Crédit : Mars Films)

« The Double » est un film résolument analogue, peuplé d’employés sortis d’un film de Preston Sturges, des intérieurs sortis d’un catalogue art-déco suédois des 70’s, et avec des spots télé sortis de l’Angleterre thatchérienne des années 1980. Un cauchemar foutraque sur le papier, mais résolument cohérent dans le film fini, non sans l’apport considérable du chef opérateur Erik Wilson. Mais la grande affaire de « The Double », c’est Jesse Eisenberg. En employé qui se heurte aux portes de métro, à sa propre maladresse, celle des autres. Un Candide résolument perdu au son des machines et imprimantes vintage, sobre, calme, dont l’arrivée du double Simon va mener à sa déchéance rapide. Si les scènes de rencontre et d’appropriation du double, et son éventuel dépassement social, sont conçues comme du déjà vu, le travail d’Eisenberg pour créer deux personnages distincts et définissables à partir de son image, volontiers gravée dans l’esprit des cinéphiles comme celui du Zuckerberg de « The Social Network » ou du teenager au débit supersonique de plusieurs comédies, est remarquable. En instillant le malaise, en introduisant une distance qui fait qu’on est jamais réellement du côté de Simon, trop passif, trop hagard, Eisenberg décolle en tant qu’acteur dramatique. S’il joue, comme de coutume, sur son langage corporel et sa démarche, il évite aussi aux scènes de trop sombrer dans le dialogue intérieur confinant à la schizophrénie. Simon et James sont deux faces d’une même pièce, mais dont la vision du monde est résolument ce qui les distingue, plus que leur personnalité.

Alors, pourquoi aller voir un film volontiers sombre et anxiogène comme « The Double »? Car la proposition de monde est loin d’être clinquante ou prétentieuse, mais comme son sujet, se démarque sans effort des autres films sortis cette année. Ni vraiment science-fiction dystopique, ni vraiment comédie romantique gauche, ni drame psychologique étouffant : tout ça à la fois. Ayoade a conçu un monde où l’on peut se perdre, et un film appelant au revisionnage. Une rareté qui désaltère.