Hayao Miyazaki a pris sa retraite sur l’exceptionnel Le Vent se Lève, mais le studio Ghibli continue de fonctionner. Dernière merveille en date : Le Conte de la Princesse Kaguya, le dernier et a priori ultime film de Isao Takahata, associé de Miyazaki et co-fondateur de Ghibli. Adaptation d’un conte folklorique japonais du Xe siècle, tout en traits crayonnés, Kaguya est une émouvante ode à la poésie, la nature, et la vie. Explications

Il était une fois un modeste coupeur de bambous, vivant dans la montagne. Un soir, il tombe sur une pousse de bambou, et y découvre une toute petite fille. La voyant comme un cadeau divin, il la ramène à sa femme. Cette fille miniature devient rapidement un bébé, puis un enfant, qui découvre alors les joies de la campagne, se fait des amis. Dans le même temps, son père adoptif tombe sur un bambou à la tige illuminée renfermant de l’or et des étoffes. Il a alors le sentiment qu’il doit faire de cette fille une princesse. Mais le mal est fait : elle a déjà goûté à la vie, à la liberté…

Takahata, admirateur de la France, suit les pas de Magritte en déclarant que cette histoire n’est pas un conte. Un peu à l’image de son personnage, il prône l’affranchissement des catégories sociales, de toute forme de carcan empêchant le vent du libre-arbitre de souffler. Et plus encore : alors que son comparse Miyazaki privilégiait un trait fin, se rapprochant plus du dessin animé, Takahata a lui opté pour l’aquarelle, l’esquisse, l’estampe. Les traits grossissent ou rétrécissent pour traduire toute l’échelle des sentiments ressentis par Kaguya, notamment dans l’extraordinaire séquence de fuite de Kaguya cherchant à retourner dans sa forêt s’y cacher pour toujours. Takahata ne cherche pas la perfection, la détermination, mais la création. Comme Kaguya qui libère le petit oiseau en cage qui vient de lui être offert, Takahata insuffle la vie en ses personnages. Démiurge libre, il laisse place à l’imaginaire en suggérant plutôt qu’en étalant, s’opposant par l’irrégularité de son trait à la linéarité.

kaguya

©Ghibli

C’est par ce choix graphique et esthétique qu’Isao Takahata célèbre la nature, source de travail pour le père adoptif de Kaguya, paradis vert pour les enfants, où se retrouvent faisans, melons et fleurs. Pour Kaguya, la Nausicäa de Takahata, dont la croissance est anormalement forte, l’arrachement à l’utopie de la communion avec la nature sera douloureux, elle qui est née dans le tronc d’un arbre. Surprotégée comme un objet d’art, soumise aux coutumes et aux apprentissages d’une princesse, adorée alors que jamais elle n’a été vue par qui que ce soit, et fauchée en plein élan de son voyage sur Terre.
Cette histoire a clairement des accents libertaires : une jeune fille, née de la nature, refuse de se soumettre complètement aux diktats sociaux et autres valeurs traditionnelles japonaises, parce qu’elle entend vivre sa vie. Parce qu’au fond, si on arrache une fleur de sa pousse, de son habitat naturel, ne va-t-elle pas se faner ? Ne va-t-elle pas dépérir, tel un visage triste ? C’est ainsi que quand on voit que la princesse, plutôt que de s’occuper de ses prétendants tous aussi menteurs les uns que les autres, choisit de prendre soin de son jardin, n’est-ce pas un naturel retour aux sources ? Avec une sensibilité et une délicatesse extrême, Takahata transforme un conte traditionnel en une histoire de la vie, de la découverte de la vie, du rapport à la nature et à son développement, mais aussi de la mort. Oui, la mort dans l’âme de quitter ses terres « natales » pour une civilisation attrayante, offrant des possibilités merveilleuses telles que l’apprentissage de la calligraphie, du koto ( instrument traditionnel japonais ), la vie dans une grande et luxueuse résidence, mais une civilisation terriblement contraignante et qui, si elle semble recréer une certaine liberté statutaire, est là pour mieux enfermer et soumettre à ses règles. La mort se voit alors aussi dans la soumission à ces règles : se colorer les dents en noir, s’arracher les sourcils ( eux-mêmes un peu symboles d’un développement naturel ), trouver un prince à épouser… Le coupeur de bambous en a lui-même, aveuglé et enivré par une nouvelle fortune ( dans tous les sens du terme ), en a oublié sa propre condition modeste pour se soumettre à un destin qu’il a lui-même bien défini, tandis que sa femme éprouvera toujours une certaine nostalgie face à sa fille adoptive.

On pourrait retrouver des thèmes chers à Miyazaki, tel l’onirisme, le pacifisme, l’envie de liberté : par les rêves de Kaguya, par, encore une fois, sa fameuse fuite ( dont on se demande si elle n’est pas aussi un songe ), Takahata ne dessine pas un manichéisme opposant une bienveillante nature à une dévorante civilisation, mais un échappement, un idéal où l’on peut réunir toutes les conditions que l’on veut, où l’on peut s’envoler jusqu’à la Lune… Mais c’est là que le film relativise l’attrait sélénite et la prison terrestre pour évoquer une fatalité transcendantale ( à vous de la découvrir ), avec une mélancolie qui s’apparente presque à un état de grâce, pour le personnage, mais aussi pour son créateur. Le rôle des couleurs est encore une fois déterminant : comme un trait de crayon, la vie se crée et s’efface en un battement de cils. Comme chantait Jean Gabin : « La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses »…

Oui, ce film est bien, comme le dit Takahata himself : « Pour l’instant, c’est un sommet du film d’animation ». Sur une splendide note de poésie, aussi douce et aussi légère que les étoffes de la princesse, Takahata tire sa révérence.