Née au Japon, puis immigrée canadienne, Aki Shimazaki écrit en français, mais pour conter des histoires qui se passent au Japon. Yamabuki, paru en avril chez Actes Sud, ressuscite le Japon d’après-guerre et les relations maritales de l’époque. Ces souvenirs resurgissent de la mémoire d’Aïko, une femme au crépuscule de sa vie.

yamabukiJ’étais étonnée du peu de pages que contenait Yamabuki lorsque je l’ai eu entre les mains. Cela s’explique très vite par la brièveté de l’écriture, toute en non-dits et en retenue ; mais loin d’être sèche, elle n’en expose que plus clairement la sensibilité et la finesse de l’auteur.

Yamabuki est un récit très humain, très simple et profond à la fois, d’une femme qui se retourne sur sa vie passée, sans regret ni nostalgie, pour en tirer un bilan. Le cadre temporel du récit est le Japon contemporain, l’année des cinquante-six ans de mariage d’Aïko et de Tsuyoshi, mais en son sein s’orchestrent deux grands flashbacks de la vie d’Aïko : celui de son premier mariage qui va en spirale descendante jusqu’à son échec, durant la Seconde guerre mondiale et peu après sa fin, puis au moment de la période de reconstruction intense d’après-guerre, qui coïncide avec l’établissement d’Aïko à Tokyo et son second mariage. Ce parallèle subtil entre les épreuves de l’héroïne et de son pays qui, exsangues, se relèvent ensuite peu à peu de leurs épreuves se confirme lorsqu’on comprend que le second mari d’Aïko est un cadre commercial dévoué au développement de son pays à l’étranger.

Le fait qu’Aïko apprenne l’art de la cérémonie du thé pour l’enseigner ensuite est également une belle métaphore du retour aux sources qui s’orchestre au Japon après l’occupation étrangère, ainsi que ses déplacements à l’étranger avec son mari, une figure de l’essor commercial exponentiel du Japon.

Mais, encore une fois, tous ces parallèles ne s’imposent pas au lecteur, dans Yamabuki. Ils ne sont qu’une esquisse qui n’occulte nullement l’atmosphère paisible et contemplative du récit, ni son motif principal qui est le mystère d’une relation réussie. Déclenchée par la question abrupte de sa nièce : « Pourquoi as-tu épousé cet homme ? », la réflexion sereine d’Aïko sur son histoire avec Tsuyoshi, dont le déroulement peut sembler parfois trop fleur bleue, mais reste plausible, aboutit à la confirmation de ses choix : si c’était à refaire, elle le referait.

A quoi tient une relation harmonieuse entre deux êtres ? Qu’est-ce qui fait la réussite ou l’échec d’un mariage, par-delà les évidences ? Face à cette interrogation centrale, Aki Shimazaki a l’intelligence de ne pas vouloir nous donner de réponse à l’emporte-pièce, ni de raccourci facile qui verserait dans le cliché. Et nous donne simplement à voir des scènes de la vie ordinaire du couple, des éclats de souvenirs, des détails, qu’il tient au lecteur d’observer pour s’imprégner peu à peu de l’harmonie qui court dans ce couple, aussi bien durant leur jeunesse que leur vieillesse, le respect et l’attention qu’ils se témoignent l’un à l’autre.

Au lieu de dire, d’asséner des leçons toutes faites, l’écriture d’Aki Shimazaki nous montre dans Yamabuki le cheminement serein d’un couple uni et d’une femme qui grandit en sagesse au fil des différents rebondissements de sa vie, dont se font l’écho les différentes significations prises par la fleur de yamabuki, symbole auquel ses deux maris ont recours pour illustrer leurs sentiments.

Paisible et lumineux comme cette fleur jaune à cinq pétales, Yamabuki est le couronnement parfait de la pentalogie Au coeur du Yamato, et du style tout en finesse d’Aki Shimazaki.

« – Quel est votre secret pour vivre à deux si longtemps dans une telle harmonie ?

Cela m’a fait réfléchir, mais je ne savais pas quoi répondre. Elle a insisté :

– On se marie en croyant vivre ensemble à jamais. Malheureusement, bien des gens finissent par se séparer ou divorcer, même à se détester l’un l’autre. C’est tellement triste. Je ne veux absolument pas que ça nous arrive. »