Actes Sud a publié début février Le Livre de Leela, premier roman de l’indienne Alice Albinia.

Diplômée de la School of Oriental and African Studies de Cambridge, Alice Albinia a travaillé plusieurs années comme journaliste à Delhi. Son premier roman, Le Livre de Leela, convoque une multitude de facettes mythologiques, historiques, culturelles et linguistiques de l’Inde pour les orchestrer en une épopée magistrale.

Le Livre de Leela commence comme une énigme classique : une femme indienne, Leela, revient finalement à Delhi, la ville de ses origines, après un exil de vingt ans aux Etats-Unis. En apparence, simplement pour assister au mariage de la nièce de son mari. En réalité, son retour provoque une mise à nu de tous les secrets et les conflits qui traversent les deux familles des Sharma et des Chaturvedi. Cette collision entre les deux familles se répercute dans de multiples ondes de choc qui remontent jusqu’à la source mythologique de l’Inde, le chant du Mahabharata, où s’affrontent les volontés opposées de Ganesh, le dieu-scribe, et de Vyasa, l’auteur divin proclamé de cette épopée.

En un mouvement de va-et-vient perpétuel, Alice Albinia fait donc de son propre récit le dernier avatar du Mahabharata, de ses personnages les dernières réincarnations de Vyasa, des créatures de Ganesh et des autres existences qui croisent leur chemin, simples pions au milieu d’un immense conflit divin. Illustrant ainsi la croyance indienne selon laquelle la vie n’est qu’un éternel recommencement. Et la galerie de personnages hauts en couleur qu’elle crée sous les yeux du lecteur lui est également matière à aborder plusieurs aspects de l’Inde contemporaine : l’homosexualité, le statut et les droits des femmes, les différences religieuses, le nationalisme hindou, les querelles universitaires autour des textes sanskrits, les relations complexes entre l’Inde et son ancien colonisateur… Autant de thèmes, d’idées, d’évocations qui s’entrecroisent en un grand maëlstrom qui n’est que l’exact portrait de la complexité d’une Inde à la croisée des chemins et des époques. Cela rend Le Livre de Leela foisonnant, entraînant, tout sauf posé et paisible, mais passionnant à lire.

On peut reprocher à Alice Albinia d’avoir renoncé à rassembler et dénouer tous les fils de l’intrigue – entre autres, qu’en sera-t-il du mariage de Sunita et d’Ash Chaturvedi, de celui de Leela et Hari, de l’adoption de Ram, du retour en grâce d’Urvashi ? – et de perdre parfois le lecteur dans ce tourbillon d’événements, de secrets, de rebondissements coiffés par-dessus le marché d’un conflit divin qui ne se résout pas non plus avec la fin du récit. Mais j’y distingue là la volonté d’adopter la forme narrative de l’épopée indienne elle-même, et de ne pas clore le débat avec la fin du livre, en ce que Le Livre de Leela n’est finalement qu’une fenêtre sur la vie de tous ces personnages, un moment d’observation du grand chaos de la création, de la vie et de la réincarnation toujours entremêlés dans la trame du temps.

L’important, ici, plus qu’un dénouement romanesque bien réglé, qui paraîtrait finalement artificiel, c’est l’élan, la force de vie qui bouillonne dans le récit, l’emplit tout entier jusqu’à déborder les limites du texte dont les franges brutes, effilochées, ne sont qu’un rappel de l’inachèvement perpétuel de nos existences et du monde toujours en devenir.

« Un nouveau spasme lui avait soulevé le cœur à l’idée que Vyasa puisse, une fois encore, dicter le cours de sa vie. La simple évocation de cet homme, de tout ce qu’il avait fait, la remplissait de rage. Mais elle n’avait rien dit à Hari. Assise dans cet avion, le journal sur les genoux, elle éprouvait toujours de la colère – elle aurait voulu hurler qu’elle avait été doublement trahie, jurer dans les pleurs qu’elle ne remettrait pas les pieds sur sa terre natale même si Hari la suppliait à genoux… Et pourtant, elle savait aussi qu’elle revenait non pas pour son époux, mais pour Meera. Elle avait fait jadis une promesse qu’elle se devait d’honorer avant de quitter l’Inde une seconde fois. »

 

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