Retour sur un film qui passe inaperçu avec La  Chambre Bleue de Mathieu Amalric.

Il est difficile, en ce moment, de voir des films indépendants au cinéma, tant ceux-ci semblent écartés des salles obscures parisiennes. On ne se souvient que trop bien de la frustration qu’avait engendré le laps de temps scandaleusement court dont avait bénéficié le dernier film de Resnais, par exemple, resté une unique semaine à l’affiche. Certains autres, tels que le dernier film d’Abel Ferrara, n’ont même pas eu droit à une sortie au cinéma, sans doute de par leur caractère trop subversif.

Comme nous avions pu le voir l’année passée avec La vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche, la seule chance pour ces films d’avoir l’honneur de passer dans des cinémas autres que de cinémas parisiens inconnus est celle d’avoir été labellisé au prestigieux festival de Cannes, qui, rappelons le, vient de s’achever avec la victoire du réalisateur turc Nuri Bilge Seylan, dont le film Winter Sleep a obtenu la Palme d’Or, le prix du jury ayant été accordé de manière tout a fait méritée selon moi à Jean-Luc Godard (dont l’Adieu au Langage, que je vous conseille vivement, est encore en salles) et Xavier Dolan, auteur de l’ahurissant Tom à la Ferme , mais récompensé pour Mommy (qui sortira quant à lui un peu plus tard). C’est sans doute cette nomination à Cannes, donc, qui aura permis au nouveau film de Mathieu Amalric (réalisateur et acteur principal du drôle et émouvant  Tournée, acteur de nombreux films tels que Jimmy P, La Vénus à la Fourrure et même Quantum Of Solace) de sortir en salles, celui-ci, rappelons le, faisant parti des nominés pour la récompense « Un certain regard » du Festival cannois. Et, autant le dire de but en blanc, c’est heureux qu’il aie eu ce privilège. Vraiment heureux.

Difficile de résumer l’intrigue du film (inspirée du roman de Georges Simenon du même titre) sans en dévoiler la substance, aussi serons nous prudents et énigmatiques :  un homme (Amalric, donc, encore une fois personnage principal de son film), coupable (ou victime) de relations extra-conjugales, est impliqué dans une affaire de meurtre, et celle-ci semble concerner sa maîtresse. Qui a tué qui, qui est mort, de quelle manière, pour quelle raison : aucune indication n’est donnée au début du métrage à ce propos, et d’ailleurs ce n’est pas l’important. L’important, ici, comme l’auront déjà fait remarquer d’autres critiques de grands magazines, est la reprise du mythe durassien que nous inspire cette histoire : il est des amours qui sont incompris par le couple lui même qui en est victime, et ce sont précisément ces amours là qui sont condamnés par notre société. Il s’agit d’un des deux thèmes principaux du film :  l’amour interdit par tous et à tous. On peut le voir dans les nombreux souvenirs du protagoniste quant à ses ébats, lors desquels lui-même semble s’interdire le bonheur : la chambre bleue représente ici le lieu de retrouvailles de nos amants illégitimes, mais aussi le tribunal où ils seront jugés.

chambre bleue

Le second thème du film, et celui-ci est visible à l’ouverture même, est celui de l’oppression. Ici, elle est symbolisée par le format, disons, raccourci de l’image : le film est montré en 4/3, à l’image des vieux films et séries dont Ciné Classic nous abreuve. Mais ce n’est pas (pas seulement ?) une marque de nostalgie quand aux temps passés qu’Amalric a souhaité évoquer, mais bel et bien un moyen de nous parler d’une société prise au piège, étriquée par les codes moraux d’aujourd’hui et d’hier. Cette oppression se fait également ressentir grâce aux acteurs :  Mathieu Amalric bien sûr, dont la complexité du jeu n’aura de cesse d’étonner les spectateur les plus aguerris, mais également la très belle Stéphanie Cléau, parfaite dans son rôle de maîtresse follement éprise, Léa Drucker (qui fait décidément beaucoup penser à une seconde Sandrine Kiberlain, de par son jeu tout en finesse), et bien sûr Laurent Poiternaux, surprenant dans son rôle de juge d’instruction.

Deux mots enfin de l’ambiance générale : l’esthétique du film est simple mais belle, certains plans d’extérieur font penser à de véritables photographies d’expert, tandis que les plans « nus » émeuvent sans gêner, font preuve d’une véritable délicatesse,   la musique apporte au caractère troublant et oppressant du film dans pour autant faire obstacle au sensations premières… Bref, rien à dire de ce côté là non plus.

Difficile de classer ce film dans un genre : il nous parle bien de thèmes dramatiques sans être obligatoirement triste de bout en bout, se rapproche du genre policier sans pour autant l’atteindre… C’est sans doute ce que l’on appelle un film d’auteur, cette difficulté à le caser dans un genre le fait appartenir seulement à son auteur, et aux spectateurs qui l’on apprécié et compris.

Un grand film, donc, qui mérite évidemment sa sortie en salles.