J »ai failli ne pas m »en rendre compte, mais le nouveau roman d »Alessandro Baricco est sorti en traduction française chez Gallimard au début du mois de Mai. Ce livre bouleversant méritait bien un billet.

 

Quand je pense à Alessandro Baricco, je pense à un quelque chose d »insaisissable. Un être vaporeux, fait de mots et de sensations, à l »image de ses œuvres. Pour ne dire que l »essentiel : il est aussi musicologue. C »est une chose qui se ressent au plus profond de son travail, et dans la musicalité de ses textes.

De Baricco, je n »ai pas tout lu – loin de là – donc mon analyse de son dernier roman sera lacunaire. Mais j »ai tout de même lu Soie, son roman le plus connu, absolument insaisissable (François Girard s »en est d »ailleurs aperçu en essayant de l »adapter au cinéma), mais j »ai aussi lu Novencento : Pianiste, pièce de théâtre sur le plus grand pianiste de tous les temps, et Sans Sang, un livre finalement plutôt mineur de sa bibliographie. Je me suis frottée, non sans difficulté, à son essai L »Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin. J »ai savouré Homère, Iliade, réécriture de l »oeuvre d »Homère. J »ai été déçue et chamboulée face à la dureté sans poésie d »Emmaüs. Et puis j »ai lu Mr. Gwyn. Et Mr. Gwyn, c »est Soie et Novecento réunis pour donner un livre d »une beauté incroyable.

Mr Gwyn était accordeur de piano, et il est devenu l »un des écrivains les plus renommés de son époque. Jusqu »au moment où il n »a plus voulu être écrivain. Alors il est devenu copiste : il s »est mis à écrire des portraits de gens. Mais pas des portraits classiques, non. Dire quel genre de portrait il écrit serait gâcher la surprise. Simplement, ce n »est pas ce à quoi vous vous attendez.

Extrait de la couverture française (crédit : Le Figaro)

Extrait de la couverture française (crédit : Le Figaro)

On lit ce livre comme le livre est écrit. Je veux dire par là qu »on est d »abord hésitant, comme Gwyn, puis on se laisse prendre, on se laisse happer. Il y a une musicalité du récit, comme dans Soie. Et comme dans Novecento, il y a cette forme d »art, à laquelle on n »est jamais directement confronté, et qu »on est donc obligé d »imaginer. Avec Mr. Gwyn, Alessandro Baricco questionne la notion d »écrivain, la notion de portrait, d »histoire. Mais il le fait en milliers de détours : il le fait par une galerie de personnages inattendus, par la confrontation à la maladie, mentale et physique, pour en venir à la mort. Baricco interroge le corps, et son rapport à l »intériorité.

Le personnage de Mr Gwyn est aussi complexe que l »oeuvre de Baricco, qui semble se retrouver dans ce livre pour tenter de donner un sens à l »art et par la même occasion, rappeler à quel point l »être humain est formidable dans toutes ses contradictions, ses peurs, ses difformités. Et surtout, il nous rappelle que l »être humain est plus qu »un être humain.

Ce que fait Jasper Gwyn dans ce livre tient autant de l »absurdité que de la poésie. Mais en faisant cela il fait ressortir de ceux qui l »entourent et du lecteur ce qui est enfoui, ce à quoi on ne pense pas. Mr. Gwyn donne envie de lire, d »écrire, de vivre, mais de vivre dans l »absurdité et dans la poésie. Si d »Emmaüs, je gardais une image grise, littéralement – juste l »image d »un ciel gris et d »une route grise et la sensation désagréable que je ne suis pas vraiment sûre d »être prête à relire un jour – je garde de Mr. Gwyn l »image d »un appartement avec du plancher et la tuyauterie apparente. Et au plafond, dix-huit ampoules – des Catherine de Médicis, faites par un artisan qui les fabrique à la main – qui diffusent une lumière dont Jasper Gwyn dit qu »elle est enfantine. Une belle image, pour un beau roman.

Il regarda à nouveau la photo dans le catalogue, puis revint au tableau sur le mur – de toute évidence quelque chose s »était produit entre la photo et le tableau, une sorte de pérégrination. Jasper Gwyn se dit que cela avait du nécessiter un temps infini, une forme d »exil, et bien sûr le dépassement de nombreuses résistances. Il ne pensa pas à un artifice technique quelconque, et l »éventuelle habileté du peintre ne lui sembla pas importante non plus; il lui vint simplement à l »esprit qu »un geste patient s »était donné un but, et qu »à la fin le résultat obtenu était d »avoir reconduit chez lucet homme à la moustache. Il trouva le geste très beau.