Auteur anglais vivant en Italie, Tim Parks publie No Sex dans la continuité de son témoignage d’une retraite dans un centre bouddhiste sorti en 2012, Le Calme retrouvé. Ce versant romanesque de l’expérience de la méditation et de la sortie de ses tourments mérite le détour.

Voilà un roman au titre provocateur qui finalement ne parle pas tant de sexe ! Mais reconnaissons qu’il a pour mérite d’éclairer une dimension importante de l’histoire que le titre anglais, Server (la serveuse) ne soulignait pas, et d’échapper intelligemment à la connotation péjorative que comporte le mot français, en particulier pour une femme. Surtout, il souligne en creux l’obsession qui hante son héroïne tout au long du livre.

tim-parks-no-sexD’emblée, No Sex plonge dans l’esprit de Beth, prenant le parti pris stylistique du courant de conscience. On apprend assez vite qu’après avoir fait une retraite dans un centre de méditation bouddhiste, elle y est restée comme bénévole depuis bientôt neuf mois, et n’a aucune intention apparente d’en partir. Les règles y sont strictes : pas de sexe, pas de discussions, pas d’accès au téléphone ou à Internet, séparation des hommes et des femmes…

Mais elle s’ingénie maintenant à toutes les transgresser, à déstabiliser les bénévoles et les dirigeants, pour les forcer à prendre la décision qu’elle refuse elle-même d’assumer : sa sortie du Centre, son retour au monde où ses pulsions ne seraient plus cadrées, jugulées. Elle fume en cachette, s’introduit dans les locaux des hommes, vole le journal intime d’un méditant, et se met à écrire elle-même. Et ces actes conjoints d’écriture et de lecture font rapidement remonter dans son esprit tout ce qu’elle s’était ingéniée à y refouler…

La conséquence du style choisi dans No Sex est que les pensées du personnage reviennent logiquement en boucle au bout d’un moment. Cela crée un cheminement de l’écriture en spirale vers le cœur du traumatisme de Beth, passant et repassant sur les mêmes événements pour en dévoiler un fragment différent à chaque fois, jusqu’à ce que le lecteur puisse reconstituer les faits par lui-même. Une démarche intelligente et perspicace qui met en lumière les limites inhérentes à la subjectivité de chacun d’entre nous. Mais pour les lecteurs non avertis, l’obsession du sexe que cultive Beth peut irriter ou lasser, sa frivolité et ses provocations agacer.

Tim Parks s’abstient également de tout jugement ou morale jusqu’à la fin du livre, qui ne donne jamais à voir de démarche consciente d’expiation de la part de Beth, ni de retournement de situation qui l’amènerait à se racheter concrètement. Ce qui conduit à laisser l’impression d’une évolution feutrée inconsciente, qui se fait presque à l’insu de Beth. Au point qu’elle est la première surprise de ses propres réactions. J’ai trouvé cela excellemment orchestré, dans un style très neutre et exempt de tout commentaire, qui esquisse tout en demi-teinte sans imposer d’interprétation. On ressort de No Sex avec le sentiment d’avoir vu de nos propres yeux la traversée de la culpabilité de Beth, et la libération progressive de ses démons. Libre au lecteur ensuite de s’en faire son opinion.

« Comment arrêter cette multiplication démente ? demande Dasgupta. Comment échapper à nos souffrances ? Heure après heure, même en pleine méditation, les vieilles histoires reviennent. Cela ne m’était encore jamais arrivé. Jusque-là, j’avais été à l’abri dans ma transe. Je pouvais me cacher. Mais maintenant Jonathan, maintenant Carl, emplissaient mon esprit, ce concert déchaîné, cette nuit de beuverie, Zoë, papa, maman. Je pensais que la mer allait me purifier, et à présent chaque marée ramène davantage de débris. »

Pour approfondir, l’article du Magazine littéraire

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