Jeudi soir, Arte se penche sur la question des centres éducatifs fermés à travers une minisérie, « 3 Fois Manon ». Un entre-deux pour que Manon, 15 ans, évite de se retrouver en prison.

Les Grandes Fictions Sociales à Thème sont une spécialité courante de la télévision française, souffrant généralement des mêmes écueils : la volonté de sensibiliser au sujet passe avant la construction de personnages vraiment caractérisés ou fouillés, ce qui peut engendrer des films très didactiques, très lourds et dont le propos enterre tout. Rien de tout cela avec « 3 Fois Manon » : la carrière comme documentariste du coscénariste et réalisateur Jean-Xavier de Lestrade y est pour beaucoup.

Manon, 15 ans, fait une crise de boulimie un soir alors que sa mère lui fait des remontrances sur son absence du collège depuis deux mois en face de son frère et sa sœur. Elle finit par la poignarder et se retrouve devant le juge pour enfants. Elle la fait interner dans un centre éducatif fermé, et durant près de 3 heures, on tente de la voir essayer de trouver sa voie. La série part de sur de très mauvaises bases, comme son héroïne : des scènes d’agression verbale et physique, de neutralisation étendues, une exclusion de facto par ses camarades…. La série ne brille pas par sa subtilité et une des grandes qualités du premier épisode est de nous faire voir le centre à travers le regard de Manon. Cela nous permet de voir les éducateurs et leur système de fonctionnement, surtout à l’égard du reste du groupe, plus intégré.


3 x Manon – extrait 2 par Telerama_BA
La série évite les poncifs dans sa réalisation : elle ne rejoint ni la bande des fictions ados car tous les personnages sont loin d’être de bon caractère, ou d’adoucissement, et elle compte très peu de moments légers. Dans « Trois Fois Manon », on peut même parler de respirations entre deux crises de nerfs et écarts de conduite. Elle rejoint encore moins la catégorie des drames sociaux moralisateurs, et on peut la voir tirer du côté du cinéma indépendant français, avec sa réalisation commando et sa musique très peu présente. Un titre de Marilyn Manson et des accords grunge tentent de donner une couleur musicale à l’ensemble, mais ils sont vite interrompus alors que Manon dépasse ce stade.

Elle évite surtout les poncifs dans ses rebondissements et la construction de ses personnages : Manon et ses copines font du chantage pour des clopes, s’insultent, fuguent, se narguent en utilisant l’accrochage aux parents… mais aucune ne devient un cliché ambulant, et seules les faiblesses de l’interprétation de certaines empêchent l’adhésion sur la longueur. C’est encore plus vrai pour le personnel : les clichés des éducateurs « bons copains » ou les velléités idéalistes de la prof de fran ais (Alix Poisson) sont ici mises à l’épreuve de la réalité. Tous les projets et interactions découlent d’objectifs plus pragmatiques dans le traitement des ados, et si le système « à points » est une épée de Damoclès, la bataille est d’abord dans l’implication pour les activités plus que dans le gain de confiance qui s’opère. De Lestrade ne prend pas parti pour l’administration, et ne fait pas de « Trois Fois Manon » un tract pour une équipe qui serait d’un professionnalisme au-dessus de tous reproches. Ces personnages pètent les plombs aussi, devant et derrière les élèves.

C’est l’intensité et l’intelligence démontrée des personnages qui font de « Trois Fois Manon » une réussite. Si l’arc narratif attendu de la rédemption de Manon est esquissé, il est une arrière-pensée furtive : pas de « happy end » avec un gosse transformé qui retrouverait ses parents. Ce qui doit beaucoup à l’interprétation de Marina Foïs en mère possessive, un obstacle déterminant pour Manon.

« Trois Fois Manon » a des phases, des hauts, des bas, mais la finesse dans le montage et l’enchaînement des séquences l’empêchent de sombrer dans la schizophrénie. Le souci d’authenticité n’empêche pas un vrai travail de fiction, notamment à travers l’actrice principale, Alba Gaïa Bellugi. Et ça c’est plutôt une bonne nouvelle.