La Vraie vie de Kevin est le premier roman du jeune Baptiste Rossi publié chez Grasset le 5 mars dernier. A tout juste dix-neuf, il signe un texte d’une impressionnante maturité et d’une grande maîtrise stylistique. La Vraie vie de Kevin nous parle d’aujourd’hui : la société folle, la culture en déperdition, la vénalité et la corrosion des liens humains.

La Vraie vie de Kevin alterne les histoires, et les points de vue, de deux personnages principaux. Premièrement : Kevin. L’adolescent totalement immergé dans son époque, qui ne pense qu’aux jeux vidéos, consulte son Facebook une fois par minute, s’intéresse aux filles une fois de temps en temps, considère sa mère comme une étrangère, va au collège comme il irait à l’abattoir, mais au moins là-bas, y a son poto Brandon. Deuxièmement : Antoine Soro. Cet homme d’affaires dans le show business qui ne supporte pas l’idée de vieillir, cherche l’idée merveilleuse qui fera de lui un homme encore plus riche et immortel. Cette idée, il la tient : l’émission de télé-réalité « La Vraie vie de Kevin ». Après « On a échangé nos cancers » et « Qui veut euthanasier mon père ? », en voilà un chouette nouveau concept. Les téléspectateurs pourront regarder vivre Kevin, l’observer interagir avec ses proches, qui seront tous dans le coup. Ils auront aussi le contrôle sur le déroulement de leurs vies à tous, puisqu’ils pourront voter pour telle ou telle option. Lors de chaque émission en prime time, le meilleur « proche » sera élu et remportera 4000 euros.

vraie-vie-de-kevin-rossi« La Vraie vie de Kevin » va alors commencer, avec ses rebondissements, ses aberrations, et ses dérives, évidemment.

Baptiste Rossi truffe son roman de métaphores. Son concept même est métaphorique. Les chapitres défilent, denses et nerveux. Ces vies, utilisées à l’extrême pour servir le divertissement, faire du profit, que valent-elles ? Que valent-elles d’une part pour avoir accepté de souscrire à un tel jeu, que valent-elles fondamentalement pour n’avoir plus aucun sens du bien, du mal, et de l’intégrité ? Certains personnages parviennent tant bien que mal à se poser encore ce type de questions : « Qui m’aime encore ? », « De quoi suis-je fier » ? ». Les réponses font froid dans le dos.

Le style de Baptiste Rossi est incroyable. Il opère des choix audacieux qui fonctionnent parfaitement. Cette façon de retranscrire les discussions vides de sens de bobos-parisiens-qui-travaillent-dans-le-show-business est extraordinaire. L’idée d’interrompre constamment le texte avec les notifications Facebook que reçoivent les personnages est excellente. Ce flux s’insère sans arrêt dans leurs vies, stoppe leurs réflexions et les empêche de se concentrer trop longtemps sur un même sujet. Comme un empoisonnement perpétuel et volontaire du quotidien.

On se laisse emmener par Baptiste Rossi vers l’issue fatale de l’histoire. On la sent venir… Tous les signes sont là qui montrent que Kevin est véritablement en train de péter les plombs. Pas étonnant, vu cette société dans laquelle il vit, ses proches qui ne pensent qu’à l’argent, Antoine en complet décalage avec l’éthique, et si seulement ce n’était qu’avec ça… Mais tout cela, c’est aussi notre environnement. Du haut de ses dix-neuf ans, Baptiste Rossi nous aide à y voir un peu plus clair : être choqué pour mieux réaliser. Et comprendre avec effroi que ce qu’il décrit, finalement, n’est pas si loin de la réalité…

L’article de Christine Bini sur laregledujeu.org pour en savoir plus