Alexander Payne continue son exploration du noyau familial avec « Nebraska », présenté à Cannes en mai dernier où Bruce Dern a remporté un prix d’interprétation masculine, puis nominé aux Oscars 6 fois mais reparti bredouille. Un portrait de seniors plus vivace qu’il n’y paraît, avec une performance notable de Will Forte dans un de ses premiers rôles dramatiques.

Le vieux Woody Grant erre dans les rues du Montana un peu comme le film qu’il porte, « Nebraska » : ce n’est pas vraiment un feelgood movie, ni une chronique familiale entachée de pathos ou de sombres secrets enfouis, mais une dramédie au ton très particulier et rural. Si Cannes a su reconnaître la prestation de Bruce Dern, ce n’est pas vraiment le cas des Etats-Unis, où le film a été balloté, nominé pour finalement être oublié. Alors, est-ce que « Nebraska » est un film inférieur au très beau et surtout plus accessible « The Descendants »? Assurément. Ses mérites étaient-ils insuffisants pour gagner la loterie des meilleurs films 2013? Peut-être moins.

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Ma et Pa Grant ont de sacrées histoires derrière eux. (Crédit : Paramount/Diaphana)

A plus d’un titre, « Nebraska » prend à revers les aficionados d’art et d’essai :  ce roadtrip dans des états américains pas habituellement montrés au cinéma, tellement l’action se concentre souvent sur les grandes métropoles, des polars aux comédies romantiques. Le choix du noir et blanc? Payne explique qu’il ne voyait pas comment tourner le film en couleurs, et les états traversés par la famille Grant montrent surtout l’imparfait, les vieilles villes américaines presque fantômes, faites d’histoires imparfaites et où le futur semble s’écrire à l’imparfait.

Aussi décalé? Le choix d’acteurs à la carrière résolument tournée vers la comédie, d’un Will Forte connu pour son « MacGruber » retors à un Bob Odenkirk qui a un long CV de comédie alternative (et maintenant, de Saul Goodman). Pourtant, face à la maladie de Woody, les deux frères semblent patauds, larvés par des parents qu’ils ne veulent plus subir : David (le personnage de Forte) sort d’une relation en vivotant avec un job de vendeur de télés. Rien de vraiment croustillant, d’où sa justification de débarquer dans une ville où les passions sont attisées par un Woody trop heureux d’être millionnaire et de l’enfoncer à la face des jaloux.

 

La petite ville où tout le monde sait tout de l’autre, voilà les théâtres de Nebraska : les générations ont vécu mais se souviennent de leur jeunesse, leur ancien boulot comme d’hier, et ne souhaitent pas enterrer leurs vieilles rancœurs de sitôt. C’est ainsi que l’excellent Stacy Keach se pose en antagoniste mielleux et plus vrai que nature, et que Payne prend un vrai plaisir à laisser durer les séquences contemplatives. Tout le monde n’aura pas forcément de tendresse pour ces personnages, ni dans le film, ni dans le public. Peu importe : les Grant existent par eux-mêmes, et sont peut-être moins faciles à l’empathie que ceux de « The Descendants ». Mais si Payne ou Grant ne sortiront peut-être pas millionnaires du film, Will Forte réussit sa reconversion sous nos yeux, et en cru 2014, « Nebraska » est appelé à vieillir pour prendre un peu plus de corps, dans l’ombre de « Sideways » ou « Election ». En tout cas, il s’agit assurément de la meilleure sortie de la semaine.