Marvel Studios vient de parfaire la Phase 2 de son Cinematic Universe avec ce « Soldat de l’Hiver », film d’espionnage crépusculaire mâtiné de fracas urbain dantesque. Tour d’horizon de cette nouvelle levée de bouclier.

Les films de Marvel Studios ont eu une manière bien différente de servir leurs superhéros dans les films sortis jusqu’à présent. La trilogie Iron Man est toujours tournée vers l’évolution (ou la déchéance) particulière du personnage de Tony Stark ; les films Thor sont plus tournés vers l’action/aventure cosmique avec, en toile de fond, une famille royale dysfonctionnelle et des questions d’héritage et de descendance épineuses. Avant les Guardians of The Galaxy, clairement les plus renégats et portés sur le western spatial de tous les personnages qui ont débarqué sur grand écran, Steve Rogers et son alter ego se penchent plus sur un monde qu’ils ne reconnaissent plus, et pour cause : post-Guerre Froide, post-9/11, tout est transfiguré pour le pire plus que pour le meilleur.

L’embauche des frères Russo laissait à désirer, malgré le bon travail fourni sur les épisodes de « Community » laissant place à l’action. «Le Soldat de l’Hiver » surprend le plus de ce côté-là, en servant le ton trouvé pour le film : si Rogers et Black Widow passent la première mission à peu près avec un sens du contrôle et des touches d’humour sur le célibat du Captain, le film rentre très vite dans le vif du sujet avec l’introduction de Robert Redford en Alexander Pierce, supérieur de Nick Fury au S.H.I.E.L.D., chargé de gérer les crises diplomatiques liées à ces opérations secrètes. Le film détaille la hiérarchie du S.H.I.E.L.D. comme jamais auparavant (seul l’agent Coulson et Maria Hill étaient les figures connues du Marvel Universe), tout comme il nous présente le S.T.R.I.K.E., une unité spéciale d’action qui va se retrouver en porte-à-faux lorsque Nick Fury se retrouve attaqué. L’humour des situations est beaucoup moins cartoonesque et basé sur les punchlines que dans l’ensemble des films Marvel : en prenant à contrepied des films comme « Thor 2 » ou encore le ton « pulp » du premier film, les Russo délaissent leur parcours tourné vers la comédie pour plus d’efficacité et surtout de retenue.

captain america 2

Comme dans les meilleurs films conspirationnistes, il n’y a pas de lutte Bien/Mal mais bien des conflits d’intérêts et d’idéologies.

La plus grande qualité du « Soldat de l’Hiver » est la mesure avec laquelle les Russo et leurs scénaristes (les mêmes que le premier film) abordent le thriller conspirationniste. Tous les codes sont là : les agents doubles démasqués très vite, les joggings discrets autour de Washington, les scènes de refuge dans un endroit isolé alors que tout le monde poursuit les héros, les couvertures improvisées dans un lieu public au nez et à la barbe des sentinelles… Mais aucun pastiche dans tout cela, même s’il y aurait matière vu les autres composantes du Marvel Cinematic Universe. Chris Evans reste placide sur la majorité des évènements, malgré tous les repères qui s’effrondrent. Scarlett Johansson en Black Widow est sans doute le personnage qui prend le plus de galons, en guidant Captain America dans un monde trouble dont elle comprend intrinsèquement les tenants et aboutissants.

Derrière le masque du Soldat de l'Hiver, une surprise pour le Capitaine.

Derrière le masque du Soldat de l’Hiver, une surprise pour le Capitaine.

« Le Soldat de l’Hiver » est aussi le film le plus crédible des films du Marvel Universe, malgré un final qui laisse place à une destruction dantesque rejoignant le spectaculaire des autres films et présentant un environnement chromé, factice. Qu’importe l’invisibilité inévitable de l’antagoniste (dont nous ne spoilerons pas l’identité ni les motivations), le film est appuyé par les séquences d’action les plus terre-à-terre et « sans additifs » du MCU. Pas de spectre, de Tesseract ou d’aliens : les superhéros débarquent en plein centre-ville et en métropole, voient leurs véhicules décimés, peu importe le risque de victimes civiles. Un aspect de guérilla urbaine renforcé par l’aspect anarchiste du Soldat de l’Hiver, et par un fracas de véhicules et d’innocents qui reste spectaculaire même sans intervention des héliporteurs du S.H.I.E.L.D., qui jouent un rôle crucial dans le film. En faisant rejoindre les peurs contemporaines de l’Amérique grâce à une exposition géopolitique et technologique futée, « Captain America » livre un début de commentaire futé sur la real-politique, bien que masquée par des enjeux finalement très accessibles.

La grande surprise de ce « Soldat de l’Hiver » c’est d’introduire en grandes pompes le personnage du Falcon. Anthony Mackie s’acquitte de son rôle avec une alchimie crédible avec Rogers/Evans, et se montre autant à l’aise dans l’action que dans le drame, offrant une introduction bien plus satisfaisante que d’autres sidekicks du Marvel-verse, comme Don Cheadle en James Rhodes/War Machine dans « Iron Man 2 », et dans une moindre mesure, Jeremy Renner en Hawkeye dans les « Avengers ». Un peu perdu dans une intrigue qui le dépasse, Rogers va ainsi avoir des personnages sur qui rebondir, et Falcon en est un, même si son tandem avec Black Widow occupe la grande partie du film. Marvel Studios semble en meilleure forme que jamais, et donne l’appétit pour un troisième épisode pour approfondir la dynamique Sam Wilson/Steve Rogers. En désaturant (à l’écran et à l’écrit) et en dégraissant les mythes de superhéros invincibles et bondissants (une fois de plus), et en approfondissant de manière passionnante les tenants et aboutissants du S.H.I.E.L.D., les Russo montrent une maîtrise qu’on ne leur soupçonnait pas.